Un selfie avec Trudeau à Washington

Dans un livre important publié en 2013 intitulé How We Lead. Canada in a Century of Change, l’ancien premier ministre Joe Clark rappelait que le Canada ne doit pas sa prospérité et sa sécurité seulement à sa participation active à l’ordre mondial libéral établi depuis 1945. Selon lui, il les doit aussi à sa grande proximité avec les États-Unis.

«Notre accès à Washington a donné encore plus de poids à la réputation que nous nous sommes nous-mêmes taillée par nos actions dans d’autres pays, écrit-il. Lorsque les relations du Canada avec Washington sont solides, ajoute-t-il, d’autres pays se tournent vers nous, écoutent ce que nous avons à dire, non seulement en fonction de nos propres mérites, mais parce que nous pourrions exercer notre influence sur une superpuissance».

Le trublion Trump

Malheureusement, il ne reste aujourd’hui pas grand-chose de cet esprit ouvert et coopératif ayant toujours animé la relation entre le Canada et les États-Unis. Car, comme le fait observer Jocelyn Coulon dans son livre Un selfie avec Justin Trudeau (2018), l’élection à la Maison-Blanche en 2016 de Donald Trump «perturbe l’ordre des choses».

Son retrait des États-Unis du Partenariat transpacifique (PTP), censé faire contrepoids à la Chine en Asie, a été la première d’une série de mesures commerciales imprudentes. Son offensive tarifaire contre la Chine, bien qu’en partie justifiée, en est une autre. L’inflexibilité de Trump lors de grandes rencontres internationales, comme lors du sommet du G20 de l’an dernier à Buenos Aires, sape tout espoir de coopération avec les États-Unis.

Voulant faire passer l’«Amérique d’abord», Trump adopte une rhétorique populiste et xénophobe. Son protectionnisme économique et son mépris pour le multilatéralisme remettent en question l’ordre mondial même qui a assuré la prospérité du Canada.

À Ottawa, comme dans les autres grandes capitales mondiales, le «trumpisme» inquiète. Et oblige à envisager l’avenir loin du giron américain. Les propos de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland ne souffrent à cet égard d’aucune ambiguïté.

«Le fait que notre ami et allié met en doute la valeur de son leadership mondial fait ressortir plus nettement le besoin pour le reste d’entre nous d’établir clairement notre propre orientation souverainiste.»

Le «pivot» vers l’Asie

Aujourd’hui, les données montrent qu’environ 75% des échanges commerciaux du Canada s’effectuent avec les États-Unis. Si l’on veut donc desserrer l’étreinte américaine, le défi pour Ottawa consiste à diversifier dans l’urgence ses relations économiques à l’échelle mondiale.

Le 30 octobre 2016, le premier ministre Trudeau signait avec le président du Conseil européen Donald Tusk l’accord économique et commercial global, qui inclut les 28 États membres de l’UE, dont le Royaume-Uni.

Trudeau fait également des yeux doux à l’Asie dont il souligne la centralité pour l’économie canadienne.

«Pendant une grande partie de notre histoire, notre relation commerciale avec les États-Unis était la seule qui fut vraiment importante, écrit-il dans un article. C’était au XXe siècle. Le XXIe siècle est différent. […] nous ne pouvons plus compter sur les États-Unis pour alimenter notre croissance. »

Incertitudes

La visite à Washington jeudi démontre qu’on est bien loin du sommet du G7 à Québec un an plus tôt, lorsque Trump qualifiait Trudeau de «traître» et «faible». Les médias ont surtout souligné que les deux hommes font aujourd’hui front commun dans leur effort visant à encourager le Congrès américain à ratifier le nouvel accord de libre-échange nord-américain, entre leur pays et le Mexique.

Ils font aussi écho à la promesse de Trump de tout faire pour aider le Canada à obtenir de la Chine la libération des Canadiens qu’elle détient, à la suite de l’arrestation au Canada à la demande des États-Unis de la femme d’affaires chinoise Meng Wenzhou.

Dans un contexte préélectoral, où Donald Trump est en difficulté dans les sondages et de plus en plus isolé sur la scène internationale, Justin Trudeau se positionne comme un allié important.

Le selfie de Trudeau avec Trump à Washington ne devrait néanmoins pas faire oublier les sérieuses incertitudes que ferait planer sur l’avenir de l’alliance canado-américaine une éventuelle réélection du président à la Maison-Blanche en 2020.