Le mystère gay

Dans les années 1970, quand on allait faire la fête dans une boîte gay, à Montréal, on n’était pas toujours certain d’en ressortir aussi libre qu’en y entrant. Il arrivait fréquemment que les flics y viennent en fin de soirée, armés jusqu’aux dents, pour intimider les «tapettes». Car c’est ainsi qu’on nous appelait à l’époque. Vous en souvient-il?

À New York aussi on intimidait les gays. Mais le vent avait commencé à tourner, précisément dans la nuit du vendredi 27 au samedi 28 juin 1969, lorsque les vaillants représentants de l’ordre voulurent créer le désordre en tentant une énième descente au Stonewall Inn, haut lieu d’une faune homosexuelle, lesbienne, travestie et transsexuelle qui, pour une fois, décida de riposter à coups de sacoches et en leur lançant des pièces de monnaie, m’a déjà raconté un témoin de cette descente, encore fier de son audace.

Cet événement devait marquer non seulement l’histoire des gays et lesbiennes, mais l’histoire générale du monde occidental.

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Quelque chose venait de se briser dans l’univers des préjugés, de l’ignorance et de la peur de l’Autre. Et ce n’était qu’une manifestation (peut-être un peu plus flamboyante!) parmi d’autres, tout aussi libératrices, en particulier celle des femmes et celle des Noirs.

Mais si la libération des femmes voulait les affranchir d’une domination patriarcale millénaire, et si la libération des Noirs visaient à les émanciper d’un statut de citoyens de seconde classe, le mouvement de libération qu’entreprirent les gays et lesbiennes ciblait quelque chose de plus intime.

C’était une libération liée à leur identité propre, dans sa dimension sexuelle en particulier (mais pas exclusivement), un élément qui venait ébranler la structure même de la société, caractérisée à l’époque par ce que l’on appelait «la famille nucléaire».

Être gay relevait du mystère. Et le mystère faisait peur.

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Pour beaucoup, l’homosexualité représentait carrément une menace à la «nature». Combien de machos n’ai-je pas entendu ânonner que «ça ferait pas des enfants ben, ben forts», en ricanant pour masquer leur ignorance et leur peur du mystère gay.

À la défense de ces canailles parfois sympathiques, on sait qu’elles étaient le produit d’une programmation familiale, sociale, culturelle, religieuse et même politique qui veillait sciemment à inculquer à chaque individu un ensemble de valeurs et de comportements censés assurer le bon fonctionnement hétérosexuel de la communauté.

Et les gays de ma génération, élevés en hétéros, subissaient la même programmation! Sortir du placard, c’était se déprogrammer.

Car, oui, il y avait des gays à l’époque! Sauf qu’ils devaient faire «ça» en cachette. Y compris tomber en amour, cette chose si belle qui donne envie de la crier sur les toits. Nous, on devait crier dans le silence de l’opprobre. Ce qui prouve bien que même les interdits les plus formels ne peuvent empêcher que s’exhale «le spasme de vivre», comme le dit Nelligan.

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Il y a cinquante ans, comme de majestueux rayons de soleil traversant les nuées après un orage, une lumière nouvelle est descendue vers nous, pauvres humains confus, et nous a permis d’y voir un peu plus clair dans le labyrinthe de nos hantises, de nos désirs, de nos besoins.

De notre urgence de vivre.

Mais à peine la communauté homosexuelle avait-elle amorcé sa déprogrammation collective pour accéder à sa nature propre, qu’elle dut traverser une tragédie au cours de laquelle des millions périrent. Une hécatombe gay.

Se pourrait-il que, dans l’ordre universel des choses, il lui ait fallu passer par cette espèce de «baptême de feu» pour que la réalité homosexuelle devienne un fait accompli, enfin visible, s’imposant à la face du monde de manière irrécusable et inaliénable, ni plus ni moins bénéfique ou catastrophique que l’hétérosexualité? Y a-t-il une réponse?

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Aujourd’hui, dans plusieurs coins de la planète, des célébrations marquent annuellement cette victoire des gays et lesbiennes sur les forces d’oppression d’autrefois.

Les grands défilés gay internationaux sont des moments éminemment festifs, car le sentiment de libération de toute cette programmation sociale dont j’ai parlé plus haut, et le sentiment de bien-être intense qui accompagne une sortie du placard (souvent un moment «fondateur» dans la vie d’une personne gay) inspirent la joie, l’envie de danser, d’aimer la vie et de la célébrer avec tous et toutes! Par ici, la Fierté gay!

En sera-t-il toujours ainsi? Le pendule de la destinée humaine oscillera-t-il éventuellement vers l’arrière? Nul ne saurait le prédire avec certitude, mais la vigilance est de rigueur!

La boucherie sémantique qu’exerce à l’heure actuelle la bien-pensance, et les ravages idéologiques de la rectitude politique font craindre le pire. Pensons aux droits linguistiques, aux droits des femmes: ils sont sans cesse menacés. Vigilance! Vigilance!

Dansons, certes, mais prions un peu quand même, pour que le Ciel exerce toujours à notre égard son infinie bonté!

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En attendant cette bénédiction céleste, ici, en Acadie, l’heure est aussi à la gaieté. Après Acadie Love de Caraquet, en juillet, une Rivière de la Fierté gay coulera dans les rues de Moncton, en août.

C’est un progrès, certes, dans la mesure où la société hétérosexuelle dominante accorde aux minorités sexuelles un espace «d’autonomie».

Mais l’intimidation homophobe dans les écoles ou les médias sociaux est-elle éradiquée? Le taux de suicide des jeunes homosexuels est-il annihilé? Quelqu’un est allé aux nouvelles?

Ne nous leurrons pas: la société hétérosexuelle majoritaire, trop heureuse que les minorités sexuelles se soient regroupées sous un acronyme exponentiel qui lui évite d’avoir à les nommer, est aussi fort satisfaite que ces minorités copient leurs comportements sociaux sur le modèle hétérocentriste dominant qui dit favoriser l’inclusion de la diversité, mais pour qui l’inclusion n’est jamais aussi réussie que lorsqu’elle parvient à ne pas nommer cette diversité.

Oui, elle tolère que tant de jeunes et moins jeunes lesbiennes, gays, bisexuels, trans, queer, en questionnement, intersexuels, pansexuels, di-spirituels, asexuels, alliés, se pavanent aujourd’hui parés de paillettes les jours de fête gay sous les applaudissements de la foule. Mais en sera-t-il éternellement ainsi?

On le saura bien assez tôt. D’ici là, le mystère gay perdure!

Han, Madame?