Les trois mousquetaires minoritaires

La nouvelle nous est tombée dessus comme un sceau d’eau glacée: la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) venait de signer un protocole d’entente avec le Quebec Community Group Network (QCGN) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). C’est la version canadienne des trois mousquetaires!

Leur but: unir leurs forces pour la défense des droits des minorités linguistiques au Canada, et pour que cette réalité soit à l’affiche de la prochaine campagne électorale fédérale.

Premier hic: au Canada, les desiderata des minorités francophones ne s’imposent jamais dans les campagnes électorales fédérales, même quand elles se mettent à genoux! Les campagnes électorales sont tout, sauf prévisibles. Et s’intéressent à tout, sauf aux minorités francophones.

Mirage: certes, en campagne électorale, les politiciens aiment pondre à l’intention des minorités de tout genre des déclarations lénifiantes en faisant miroiter devant elles des lendemains qui turlutent, et même des surlendemains qui iodlent! Mais c’est pour mieux les étourdir avant de les ébouillanter, comme on le recommande en Suisse pour la cuisson du homard.

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Ne nous leurrons pas: depuis le temps qu’on parle de droits linguistiques à l’échelon fédéral canadien, qu’on invente des plans stratégiques de développement, qu’on concocte des plans quinquennaux de financement, et qu’on jure ses grands dieux que la minorité francophone est belle et grande et noble et merveilleuse, en plus d’être charmante, patiente, persévérante et résiliente, on n’a toujours pas réussi à faire en sorte que cette communauté linguistique, parée de tant d’attributs quintessentiels, n’ait plus à supplier les cours de justice de faire respecter les droits qui lui sont déjà reconnus dans la Constitution!

Bref, quel moulin à vent la SANB veut-elle combattre en s’alliant à un organisme anglophone plutôt connu pour cornailler avec le fait français au Québec que pour la défense des droits des francophones?

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Soyons francs: la minorité anglophone du Québec a, elle aussi, des doléances en matière linguistique. Cependant, dotée de droits et d’institutions qui font l’envie du Canada français, elle n’a jamais à se plaindre d’atteinte à ses droits linguistiques au fédéral. Et le taux d’assimilation des anglophones du Québec doit être proche du moins zéro pourcent.

C’est plutôt contre le gouvernement provincial qu’elle ferraille, et ça dure depuis l’élection du Parti québécois en 1976 qui marquait la fin de la récréation pour une minorité habituée à dominer la majorité francophone. Rien à voir avec la situation des autres francophones du Canada!

La SANB se place donc en position d’avoir à polémiquer avec le seul État français d’Amérique du Nord susceptible d’appuyer l’Acadie dans son cheminement, son développement et son rayonnement!

En quoi cela fera-t-il progresser les dossiers linguistiques chauds qui préoccupent les Acadiens et les Acadiennes?

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Naturellement, on ne doute pas de la bonne foi de qui que ce soit dans cette affaire, mais on doit garder en tête que la situation des anglophones du Québec n’est pas un miroir de l’état du fait français dans les autres provinces canadiennes! Beaucoup s’en faut!

La SANB et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario sont bien libres de nouer des liens avec la planète entière si elles le désirent, mais les stratégies que les francophones doivent mettre en place ne sont pas nécessairement du même acabit que celle de nos tinamis de la communauté anglophone du Québec.

Les communautés francophones sont vulnérables au Canada, y compris le Québec; alors que la communauté anglophone est en position de force non seulement au Canada mais partout dans le monde.

Le rapport de force n’est pas le même pantoute, pantoute!

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Deuxième hic: vu les enjeux invoqués par nos trois mousquetaires minoritaires, il est étonnant que ce ne soit pas la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA) qui se soit portée volontaire pour cette corvée.

Je suis donc allé aux sources. Le directeur des communications de la FCFA a eu la gentillesse de me répondre, et je vous cite son message: «Il s’agit d’une question que la FCFA ne commente pas.»

Ciel, y a-t-il anguille sous roche?

Sans crier à la chicane de ménage, je retiens quand même que le président Jean Johnson de la FCFA, lors de la conférence de presse du 7 mai dernier annonçant le Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes, prévu à Québec l’an prochain, a déclaré: «il n’y a qu’une des deux langues officielles du Canada qui est vraiment minoritaire dans le pays, et c’est le français».

Me semble que ça jure un peu (euphémisme) avec ce qu’affirment nos trois mousquetaires qui considèrent la communauté anglophone du Québec comme une minorité linguistique aussi martyrisée que la minorité francophone. C’est la course aux stigmates?

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Comme on le sait, les trois mousquetaires étaient quatre en réalité. Dans la version canadienne, il est clair que le quatrième mousquetaire est le Parti libéral du Canada qui veille au grain afin d’engranger le plus de votes lors de la récolte électorale fédérale de l’automne prochain. On craint la disette.

L’Acadie est plutôt libérale. L’Ontario français aussi. Nos tinamis anglophones du Québec, déjà outrés par tout ce qui ressemble à une québécitude pure laine parfois confondue avec le tribalisme, votent aussi plutôt libéral. Les retrouver main dans la main avec la SANB et l’AFO, c’est dire jusqu’à quel point ils ne voient pas l’abime entre le fait anglais tel qu’il se vit au Québec, et le fait français tel qu’il se fait barrouetter au Canada. Ils en oublient qui sont les vraies victimes d’injustice!

C’est le rouge qui importe ici, vu la conjoncture politique, pas la francophonie. On peut les comprendre, nos mousquetaires, car ils font face aux quatre nouveaux cavaliers de l’Apocalypse: Kenney, Ford, Higgs et Scheer!

Carrément épeurant!

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Heureusement, j’ai lu sur le site de Radio-Canada que le président de la SANB, Robert Melanson, prié d’expliquer cette entente tripartite, avait notamment déclaré: «Cette entente-là ne nous engage à rien du tout…»

Eh ben! Espérons que ce soit rassurant!

La SANB ne doit pas se laisser entraîner malgré elle dans les querelles linguistiques du Québec et ne doit pas confondre «agir» et «s’agiter».

Han, Madame?