Fête nationale: être tout à tous?

Le feu d’artifice du 14-Juillet à Paris nous en a mis plein la vue, comme savent si bien le faire nos anciens cousins. Au bouquet final, le ciel de la Ville Lumière n’était plus qu’un essaim de scintillements virevoltant autour de la Dame de Fer parée d’une dentelle de feu. Merveilleux!

Plus tôt en journée, les militaires envahissaient les Champs-Élysées. Une invasion tout ce qu’il y a de plus fraternellement solennelle, avec balade en engin décapotable du Président de la République, applaudi par la foule, tandis que ses adversaires sifflaient son incarnation actuelle, Emmanuel Macron.

Puis, ce fut la lente parade de militaires de tout acabit, défilant à 120 pas par minute, et pas un cil qui dépasse! Sauf les derniers, les vaillants Légionnaires, armés d’une hache, qui trimbalent leur look lumbersexuel à la cadence de 88 pas par minute, le temps de nous permettre de fantasmer à souhait! Je rentre chez les Légionnaires!

Ce qui me frappe dans ces défilés du 14-Juillet, c’est que la discipline qui en assure le succès est inversement proportionnelle à l’indiscipline si caractéristique de la société française le reste de l’année!

Oh le mystère français!

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J’aime la France, j’aime les Français, j’aime les Françaises. J’aime leur disposition à toujours vouloir (et à pouvoir!) débattre de tout et de rien, pour le simple plaisir de s’aérer la glotte. Un peuple intarissable qui possède aussi cette précieuse capacité de changer de régime politique, entre deux calembours, comme d’autres changent de chemise!

Alors que nous, au Canada, on s’exerce maintenant à édulcorer le passé avec des slogans artificiels à la mode du jour, truffés de «Awww» et de «Wow», ce qui fait que l’histoire canadienne est de moins en moins «une épopée des plus brillants exploits» et de plus en plus un florilège d’onomatopées multiculturelles!

On l’a bien vu, à Ottawa, aux deux spectacles du 1er juillet sur la colline parlementeuse: aucune chanson susceptible d’unir, dans une harmonie, même artificielle, le chœur d’une nation qui fait de plus en plus semblant d’en être une. C’est comme préparer une pizza en se contentant d’aligner les ingrédients l’un à côté de l’autre sur le comptoir, sans prendre conscience que pour que ça soit digeste, il va falloir qu’on mélange le tout! Et qu’on allume le four!

Bref: à force de vouloir être tout à tous, on risque de n’être plus rien pour personne.

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Où en étais-je? Ah oui: Paris, 14 juillet 2019.

C’était bien beau, le défilé militaire, de même que le feu d’artifice. Même les gilets jaunes ont fait acte de présence, toujours heureux de poser en sympathiques victimes des forces de l’ordre. Plus tard, leurs cocoricos furent enterrés par les klaxons des supporteurs des Fennecs, l’équipe de football d’Algérie, qui venait de se qualifier pour la finale de la Coupe d’Afrique des nations, une première en 29 ans.

À l’instar de celle des émeutiers de la dernière coupe Stanley remportée par le Canadien, en juin 1993, la gratitude orgasmique de casseurs professionnels et de certains partisans des Fennecs était telle qu’ils en ont été réduits à se livrer à des actes de vandalisme! Et j’ai noté, presque décontenancé, qu’il y avait plus de drapeaux algériens que de drapeaux français sur les Champs-Élysées!

Ciel, les designers parisiens auraient-ils décrété une fatwa sur les couleurs primaires?

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Lorsque je compare la fête française à la pathétique «parade militaire» américaine du 4 juillet à Washington où le monde entier a pu apprécier la morgue du bonhomme Trump derrière un écran dégoulinant, je ne sais plus si j’ai peur ou si j’ai confiance en l’avenir.

Quant au défilé de la Fête nationale du Québec, le 24 juin, j’ai été plus mal à l’aise qu’émerveillé. Les défilés de la Saint-Jean, naguère le moment fort de la fête, me semblent maintenant ratatinés, paroissiaux, tristes, et c’est peut-être ce qui explique le désintérêt de la population pour cette manifestation plutôt broche-à-foin qui, pourtant, devrait être un grand moment. Il y a quand même des limites à ressasser la chasse-galerie!

Je désespère parfois de retrouver un Québec français qui s’assumerait, tout simplement, tout bonnement, sans chercher chez un vis-à-vis la source de son propre mal-être. Sans chercher à empêcher l’Autre d’être ce qu’il est sous prétexte que ça l’empêche, lui, d’être ce qu’il est.

Le jour où l’on est appelé par la grandeur d’une fête nationale à célébrer la vie, le bonheur, la survie et l’avenir, les réussites, les désirs, les espoirs, et à laisser de côté, pendant un jour, les ressentiments, les inquiétudes, les misères passées, il me semble qu’on doit donner à l’imagination collective une liberté débridée, pour qu’elle déploie ses ailes, qu’elle sente la chaleur du vent de l’histoire caressant ses rémiges, afin que le défilé dise ce qui devrait être une évidence mais qui ne l’est malheureusement plus: la simple joie de vivre d’un peuple en marche vers son destin.

Ou sa confiance, même circonstancielle, comme le défilé du 14-Juillet.

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Il me reste une fête nationale au menu: celle de l’Acadie, le 15 août.

Je ne sais pas quels fruits elle produira cette année, ni même, pour certaines régions, dans quelle langue, tant s’érode le substrat français de sa culture. Le Congrès mondial va sans doute ajouter un peu de piquant, mais ses activités sont tellement éparpillées géographiquement qu’on peut douter qu’une synergie culturelle puisse en émerger.

Espérons toutefois que les langues se délieront au «Grand parle-ouère» et qu’il en ressortira quelque chose de grand pour toute l’Acadie.

Heureusement, il y a aussi le Tintamarre de Caraquet! Le plus festif, le plus imaginatif, le plus rassembleur des moments que l’Acadie se donne chaque année par simple désir de se faire plaisir et de célébrer ce plaisir ensemble.
À l’image des grands défilés de la Fierté gay, le 15 août on se grime, on se déguise, on fait du bruit, on s’éclate, ensemble, collectivement, pour bien montrer au monde, sans aucune prétention, qu’on existe. Et qu’on s’aime.
C’est ça, une fête nationale.

Han, Madame?