Canicule en bikini

J’aime bien la canicule avec sa moiteur, sa pesanteur, sa langueur; la canicule qui nous écrase, nous fait suer, et répand autour de nous une variété de bonheur de type… infernal. Je renifle l’air chaud, m’imagine au paradis terrestre climatisé… juste avant qu’Ève ne croque une McIntosh bio et propulse l’humanité hors du paradis. La mozusse!

Certes, Adam a été obligé d’en manger aussi, c’était son mari, et on se marie pour le meilleur et pour le pire! La plupart d’entre vous l’avez probablement juré aussi en public à votre douce moitié devant votre parenté et vos amis. Allez, assumez!

Mais ça nous a quand même donné le look feuille-de-vigne délicatement fixée à l’endroit où le Créateur est allé nous installer «les mauvaises parties», comme on nous enseignait à le croire au siècle dernier.

C’est ainsi que la feuille de vigne est devenue le premier vêtement de la Création et Adam, l’inventeur du bikini.

La mode du bikini n’a pas beaucoup changé depuis! Et des millions de fils d’Adam en remercient le Ciel tous les jours en divers coins de la planète!

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Et tout ça est cause qu’en 2019, alors que dans certaines régions du globe on transforme toujours les femmes en fantômes noirs, dans d’autres régions on rend les femmes exhibitionnistes bien malgré elles. Car nous vivons dans une société, une civilisation plutôt, qui incite à l’exhibitionnisme féminin. Tout le système est axé sur cet objectif et ce, dès la naissance.

D’où la coiffure, le maquillage, l’esthétique, le collagène, le botox, le silicone, le fard, la poudre, la crème, l’huile, le lait démaquillant, l’épilation, la manucure, la pédicure, les dentelles, les volants, les rubans, les barrettes, les paillettes, les colliers, les boucles, les broches, les bagues et les tiares, sans oublier les vêtements affriolants ou non, colorés ou non, rayés, fleuris, lourds ou légers, opaques ou transparents, conçus pour mettre en évidence le corps de la femme.

Non, je vais le dire mieux que ça: conçus pour mettre en lumière les formes de la femme «libre», comme le disent tous les designers les jours de défilé, que ce soit la femme en voyage, la femme en vacances, la femme au travail, la femme sportive, la femme à la maison, la femme intellectuelle, la femme manuelle, la femme curieuse, la femme studieuse, la femme entrepreneure, la femme mère de famille, la femme amie, amante, fille, sœur, épouse, voisine et collègue: bref, la femme dans tous ses états! Même la femme éreintée!

Et de préférence en bikini.

Et pour qui, pensez-vous, est-elle si libre dans son bikini? Toujours pour les fils d’Adam, voyons! Ces joyeux lurons qui sont parvenus à créer une société où la femme exhibe ses vertus sensuelles pour nourrir les fantasmes de ces messieurs.

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Certes, plusieurs femmes diront comme l’égérie d’une marque de cosmétique: «je ne le fais pas pour les autres, je le fais pour moi-même». Ben oui, chère. Comme si tu n’avais pas été élevée dans une culture qui exige, et pas toujours subtilement, que tu te maquilles pour te rendre plus «belle». Et plus belle pour qui, tu penses, chère?

Il n’est pas facile d’être belle, disent certaines femmes en soupirant. Au contraire! Tout le monde est beau! Ils l’ont dit sur Facebook!

Tenez, bon prince je vous donne, à titre gracieux, un conseil beauté mascara: n’allez surtout pas commettre l’impair de porter un maquillage de soirée pour aller faire votre épicerie, ou de créer à l’aide d’un mascara un regard yeux-de-chat pour aller visiter un chenil! En revanche, n’hésitez pas à utiliser un mascara télescopique si vous vous destinez à l’astronomie ou à l’ornithologie, quoique, dans ces deux cas, il soit fortement recommandé de vous munir d’un approvisionnement de lingettes pour nettoyer les lentilles de vos télescopes par après.

Ce qu’il faut retenir, c’est la notion de beauté universelle, et pas nécessairement le nom des marques de mascara, qu’on peut d’ailleurs aussi retrouver sur Facebook, nouvelle corne d’abondance d’une humanité névrosée.

En toute innocence, cela m’incite à poser une question: entre la femme voilée soumise sans plus s’en rendre compte aux diktats des hommes qui ne veulent pas voir le corps de la femme et la femme en bikini soumise sans plus s’en rendre compte aux desiderata des hommes qui adorent reluquer le corps de la femme, quelle est la différence?

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Je ne porte pas de jugement sur tout ça. Je ne fais que constater.

Cela dit, messieurs, ne paniquez pas, car il arrive qu’à certaines époques, ou que dans certaines cultures, l’homme aussi se pare d’artifices costumiers flamboyants pour séduire. Qu’on pense au Roi-Soleil, grand amateur de pierres précieuses, ou Liberace et Elton John en costumes scintillants. Sans oublier le célèbre maharadjah de Patiala, Bhupinder Singh, couvert de bijoux de la tête aux pieds!

En guise de consolation, pensez que la médiatisation de notre société fait en sorte que d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre même, on adopte maintenant la même façon de se vêtir.

À Dakar, Alger, Paris, Hong Kong, Chicago, Séoul, Rome, Moncton, New Delhi, la jeunesse porte le même uniforme: jeans, baskets, t-shirts, casquettes! Gars et filles!

Cette même jeunesse qui s’apprête à prendre les rênes du pouvoir et les commandes des États, déjà bien embrigadée dans un discours suintant la bien-pensance aux accents totalitaires annonçant les désillusions futures qu’elle ne voit pas venir, convaincue d’être l’incarnation de l’éternelle jouvence qui fait rêver l’humanité depuis l’apparition de la pomme d’Adam.

Comment lui dire que…?

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On ne lui dit rien justement. On la laisse faire ses choix. L’histoire se répète et se répétera encore. Certes le contexte change, la planète brûle, la technologie règne. À la jeunesse d’en tirer un espoir.

Surtout qu’elle peut, elle, se gaver des pommes de l’arbre de la science du bien et du mal qui donne naissance aux gadgets intelligents remplaçant si bien le cerveau qu’on finit par l’oublier tant il est bien camouflé par la casquette!
Merci, Ève!

Han, Madame?