Adieu l’Occident!

Maintenant que Boris Johnson a atteint son ambition personnelle, étant devenu mercredi premier ministre du Royaume-Uni en remplacement de Theresa May, assistons-nous à la fin de la tragicomédie en laquelle s’est transformée la sortie de son pays de l’Union européenne ou, à l’inverse, à l’approche de son apogée?

La réponse est loin d’être certaine. L’enjeu est pourtant de taille. Mêmes les observateurs les moins pessimistes estiment que le Brexit est susceptible d’infliger des peines sévères à l’économie et aux populations britanniques à court et moyen terme, en raison notamment de la profonde incertitude sur les termes du divorce et l’avenir du Royaume-Uni lui-même.

Mais les implications pour l’Europe et, par ricochet, l’Occident pourraient être bien pires. Une grave crise économique dans le sillage du Brexit pourrait achever d’affaiblir les partisans de l’Europe dans des pays importants comme la France et l’Allemagne, menant, comme cela a par exemple été le cas en Italie avec le mouvement «Cinq étoiles», à la prise du pouvoir par des dirigeants populistes et eurosceptiques.

Dans son premier discours en tant que premier ministre, Boris Johnson a réaffirmé que le Royaume-Uni allait «sortir de l’UE le 31 octobre, point à la ligne».  Dans cette perspective, il faut plancher sur deux scénarios, l’un aussi vraisemblable que l’autre.

Avec ou sans accord

Au pire des cas, la Grande-Bretagne sortirait «sans accord» de l’Union européenne. C’est d’ailleurs ce que M. Johnson a préconisé pour séduire les Europhobes dans sa marche vers la direction du Parti conservateur dans son pays.  Un tel scénario pourrait toutefois provoquer un arrêt soudain de l’activité économique du pays, comparable à la catastrophe qui a suivi la faillite en 2008 de la compagnie financière Lehman Brothers aux États-Unis.

Or, cette crise financière a bien démontré que même une brève interruption des relations économiques et commerciales dans une partie de l’économie mondiale aussi importante que la Grande-Bretagne peut avoir des répercutions durables pour le pays et bien au-delà de ses frontières.

Une crise similaire pourrait affecter sérieusement des pays comme le Canada et leurs entreprises liées au commerce en Grande-Bretagne.

Gageons donc que les craintes qu’inspire un tel scénario mèneront à un compromis raisonnable entre le Royaume-Uni et l’UE dans les semaines ou mois à venir.

D’autant que, malgré les controverses qui ont marqué sa carrière politique, Boris Johnson est tout de même généralement décrit comme un politicien beaucoup plus intelligent et plus habile que sa prédécesseure, Theresa May.

On ne doit donc pas exclure qu’il se ravise et négocie les termes d’un «soft Brexit», c’est-à-dire un accord qui marquerait l’entrée dans une longue période de transition au cours de laquelle les relations économiques de la Grande-Bretagne avec l’Europe resteraient presque inchangées.

Le drame de l’Europe

Une telle éventualité ne devrait toutefois pas faire oublier la nécessité d’une réflexion sur la signification profonde de l’ascension de celui qu’on appelle, d’ailleurs à son plus grand bonheur, le «Trump britannique».

Les détracteurs de Boris Johnson se contentent d’invectives amères à son encontre, dont ils font l’un des héros du Brexit, lui attribuant ainsi une force d’initiative personnelle exemplaire que ce politicien atypique n’a pas en vérité.

De même, en cherchant l’origine du Brexit dans l’«incompétence maligne» des élites dirigeantes britanniques, oubliant la majorité des Britanniques ayant voté en faveur du Brexit en 2016, les analystes finissent par commettre les mêmes erreurs qui ont permis le succès d’autres démagogues comme Donald Trump aux États-Unis ou Narendra Modi en Inde, des gens qui ont fait leur fortune politique sur un populisme décomplexé, la diabolisation des minorités ethniques  et religieuses, des immigrants et des médias indépendants.

Mais, dans la foulée, peu d’analystes ont eu le réflexe de se demander comment la mondialisation et la nouvelle lutte des classes qu’elle engendre en Occident y ont créé des circonstances favorables et une situation telles qu’elles ont permis à des personnages aussi médiocres et grotesques de faire figures de héros.

L’éminent politologue et sociologue français Guy Hermet explique que «la démocratie ne conquiert les hommes que lorsqu’elle prend figure de valeur sûre pour la promotion des masses». Et c’est en cela le vrai drame de l’Europe, et donc l’Occident.