Demain, jour de commémoration de la déportation des Acadiens. Chaque année, je trouve important de souligner ce jour de souvenir d’une manière ou d’une autre. Puisque c’est un dimanche cette fois, je le ferai avec la communauté chrétienne.

Impossible de commémorer notre déportation sans élargir notre pensée et embrasser un large part de la population mondiale, victime de déportations. Des milliers de personnes sont contraintes à quitter leur pays pour des raisons politiques ou économiques. Des gens vivent en exil dans des camps de réfugiés en quête d’une terre d’accueil.

De plus, de nos jours, des gens doivent quitter leurs terres pour des raisons écologiques : l’air est toxique, l’eau est tarie, la culture maraîchère n’est plus possible, etc. Depuis Tchernobyl, des milliers d’exilés cherchent un oasis pour vivre. Les responsables de ces déplacements forcés ne sont pas à chercher bien loin: notre style de vie axé sur la consommation et le gaspillage n’est pas étranger aux malheurs de notre planète.

Le Missel Romain (qui contient les prières de la messe) contient une messe pour les réfugiés et les exilés. La prière, limpide et belle, est appropriée en ce jour: «Seigneur, aucun homme n’est pour toi un étranger, et nul n’est si loin que tu ne puisses le secourir: n’oublie pas les réfugiés, les exilés, les enfants séparés de leur famille; que prennent fin leurs souffrances, et donne-nous, pour accueillir ceux que le monde rejette, l’amour et le respect que tu leur portes.»

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Depuis Abraham, l’araméen errant, jusqu’à la sainte famille en exil en Égypte, la Bible foisonne d’histoires de déportation dont la plus célèbre est l’exil de Jérusalem à Babylone en 597 av. J.-C. Loin de leur ville sainte et du temple, le peuple d’Israël a dû apprendre à vivre sa foi autrement. Cet exil a été déterminant dans l’évolution du peuple et la conscience de son état. Des réalités se sont alors institutionnalisées: l’importance de la communauté, l’étude de la Parole, la création de synagogues, etc.

De nombreux textes bibliques font référence à cette déportation. Des prières de supplication demandent à Dieu de faire revenir à Jérusalem les exilés. Un psaume bien connu (sur lequel plusieurs ont dansé) décrit la terrible réalité des exilés: «Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions. Au saules des alentours, nous avions pendu nos harpes». Il y a aussi la joie du retour chantée suite à l’édit de Cyrus.

L’exil est un fil d’Ariane dans l’histoire d’Israël. Ce thème a de nombreuses résonances jusqu’à la fin de la Bible. Comparant la condition humaine à un exil, saint Paul écrit que nous sommes citoyens d’un autre royaume. Ici-bas, nous sommes dans l’attente de pouvoir rentrer dans notre véritable patrie. Le sentiment de nostalgie d’un autre lieu ou l’attente secrète d’un autre monde qui nous habite parfois ne sont-ils pas suffisants pour nous révéler que nous sommes en exil sur cette terre?

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Cette réalité de l’exil peut être transposée à notre propre cheminement ici-bas. Elle est une allégorie de notre propre existence.

Il y a un lieu, intérieur à nous-mêmes, où nous nous sentons bien. Un lieu où nous pouvons laisser tomber les masques et être accueilli inconditionnellement. Un lieu de paix qui nous fait dire «c’est pour ici que j’ai été créé!». Il y a une terre familière et nourricière à laquelle nous appartenons. Habiter ce pays intérieur, c’est le défi de toute une vie. Y rester fidèle, c’est un gage de bonheur.

Or, trop souvent, nous quittons ce lieu. Nous suivons la foule, la mode et les tendances. Nous allons ailleurs. Nous devenons alors des étrangers sur une terre qui n’est pas la nôtre.

Revenir d’exil, c’est faire le long chemin pour revenir à nous-mêmes. La route ne nous est pas étrangère. Nous la connaissons parce que nous l’avons emprunté pour quitter notre demeure. Pour revenir chez-soi, il faut refaire le chemin à l’inverse. Comme le fils prodigue qui doit refaire le chemin qui l’a éloigné de sa maison pour revenir chez-lui.

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Parfois, ce sont aussi des morceaux de nous-mêmes qui sont en exil: des souvenirs du passé, des facettes de notre personnalité, des brisures et des deuils non-résolus. Il y a des parts de notre vie que nous rejetons loin de nous. Pourtant, même si ces réalités ne sont pas devant nos yeux, elles nous habitent (nous hantent parfois) et nous empêchent d’avancer librement.

Faire revenir d’exil ces composantes de nous-mêmes, c’est une tâche exigeante, mais essentielle.

Impossible d’avoir un cœur parfait s’il est divisé en morceaux, s’il manque des pièces.

La perfection, c’est être entier. Ne pas se laisser diviser. Au contraire: c’est mettre ensemble tous les morceaux de ma vie, unifier ce qui peut sembler contradictoire.

C’est ainsi que je comprends l’invitation du Christ à être parfait (Mt 5, 48): la perfection ne vise pas une exemplarité morale, mais elle résulte d’un cœur unifié qui a rassemblé et réconcilié les parts de lui-même parfois exilées.