L’Acadie dans ses feuilles!

J’ai vu la finale du spectacle de clôture du Congrès mondial: au centre, Zachary Richard jouqué en haut de l’arbre qui est dans ses feuilles, avec une brochette d’artistes huchés sur les branches, tandis que la foule se pressait en bas pour grimper itou dans l’arbre qui est dans ses feuilles. Magistral!

Zachary Richard, sait bercer le cœur de l’Acadie qui est dans l’oiseau qui est dans le nid qui est dans l’arbre. Et il sait aussi comment le faire danser ce cœur qui cogne! Il n’y a pas meilleur troubadour de cette âme acadienne à la fois ardente et tourmentée.

L’extraordinaire évolution de l’Acadie depuis cinquante ans ne pourra que capter l’attention de tout historien qui se respecte, on l’imagine bien. Et il leur faudra tenir compte de ces congrès mondiaux qui, lentement mais sûrement, pétrissent l’âme acadienne contemporaine. Or, si le passage à l’âge moderne a eu lieu, la mutation vers l’âge du futur ne fait que commencer.

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Oui, l’Acadie a fait des pas de géants, notamment parce que certains de ses vaillants leaders historiques étaient chaussés de bottes de sept lieues, ce qui a permis de grandes avancées rapides. Pensons simplement à Louis J. Robichaud et à son programme de chances égales, de même qu’à l’adoption de la Loi sur les langues officielles. Ou à Richard Hatfield et Jean-Maurice Simard, ardents défenseurs des écoles homogènes et de l’égalité des communautés linguistiques.

Malheureusement, depuis quelques lustres, on dirait que les leaders politiques ont troqué les bottes de sept lieues contre de gros sabots d’ancien temps, bien pesants, qui loin de faciliter la vélocité, peuvent même entraver le développement du peuple en marche.

Comme si, après les exaltations nationales qui ouvraient une fenêtre sur tous les possibles au mitan du siècle dernier, la crainte, la méfiance, la peur étaient revenues s’installer au pouvoir. Est-ce parce que nous sommes repassés du collectif à l’individuel?

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Ça donne une langue qui chancelle, des institutions en crise, une université qui crie famine, des municipalités désertées, des entreprises qui végètent: on entend ce genre de nouvelles à chaque semaine. Et tandis que les aînés partent au plus haut des cieux, la jeunesse déménage sous d’autres cieux pour chercher pitance.

Mais Zachary, partageant sa confiance créatrice, sait nous faire oublier tout ça, le temps de grimper dans l’arbre qui est dans ses feuilles. Et c’est au faîte de l’arbre qu’il crie «Réveille!».

Heureuse coïncidence: alors qu’allait prendre fin le Congrès mondial, se tenait à Cocagne un «atelier de réflexion sur le projet d’autonomie régionale de l’Acadie», organisé par une Commission de la gouvernance issue d’une Assemblée nationale de l’Acadie créée par un groupe d’intellectuels de haut niveau, planant au firmament d’un idéal au look utopique, certes, mais qui nous tire vers l’avant.

Tout ça peut sembler obscur à première vue, mais c’est exactement l’arbre qui est dans ses feuilles: il suffit de suivre les éléments logiques qui s’enchaînent. Comme dans la toune de Zachary!

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L’arbre est dans ses feuilles: c’est l’Acadie dans tous ses états.

La branche est dans l’arbre: disons que c’est l’Assemblée nationale de l’Acadie.

Le nœud est dans la branche: ça, ce sont les obstacles à franchir pour atteindre l’autonomie souhaitée: démobilisation citoyenne, indifférence communautaire, insouciance collective.

Le trou est dans le nœud: ça, c’est le peu de moyens de l’Acadie, c’est le problème de l’assimilation, du manque d’emplois, de la dénatalité et du vieillissement de la population.

Le nic est dans le trou: ça, c’est la place que l’Acadie accorde à son avenir, la volonté qu’elle y met, les efforts qu’elle est prête à consentir pour se développer et pour s’épanouir.

L’œuf est dans le nic: ça, ce sont les rêves, les ambitions, les désirs, la créativité qui ne demandent qu’à éclore.

L’oiseau est dans l’œuf: ça, c’est la jeunesse piaffant d’impatience devant un avenir qui prend du temps à se manifester, et c’est la vieillesse assagie savourant maintenant cet avenir si impatiemment attendu jadis.

Le cœur est dans l’oiseau: ça, c’est le cœur de l’Acadie qui vit et bat au rythme d’un destin qui ne lui a pas fait de quartier, qui l’a rejetée à la mer qu’elle était parvenue à dompter avec ses aboiteaux; cette mer qui la nourrit aujourd’hui et qui lui offre le large où elle peut se mirer en contemplant la vastitude du monde qui lui appartient en propre, comme il en est pour tous les peuples.

L’amour est dans le cœur: ça, c’est l’Acadie ouverte aux autres, à son voisin comme au reste du monde; l’Acadie confiante face aux défis, avançant contre vents et marées, nourrissant ses racines, et ses branches, et ses feuilles qui bruissent tout là-haut comme dans les refrains de Zachary.

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Ciel, je me suis laissé emporter par ma folle du logis! Je vous écrivais quasiment un poème au lieu de vous raconter les nouvelles! Scusez-la!

Les nouvelles, c’est que le sixième Congrès mondial est terminé, et que si la vie reprend son cours après le faste et le merveilleux, il est clair que l’Acadie a besoin de son Congrès mondial.

Elle a besoin de ses retrouvailles de familles, pour découvrir qu’il y en a de nouvelles, plus exotiques. Elle a besoin de se sentir coude à coude avec le voisin venu d’ailleurs pour taper du pied et chanter à plein poumons la même chanson.

Que ce soit un tantinet ringard aux yeux de certains, ou le boutte du boutte pour d’autres, le Congrès mondial c’est un moment précieux: celui d’une guérison. Celui où l’on met un baume sur une douleur qui s’estompe avec le temps, comme un vieux deuil se dissout doucement dans un cœur apaisé.

Lentement, de génération en génération, le cœur de l’Acadie se remet de ses effrois historiques. Lentement, lentement, l’apaisement émerge, bourgeonne, crée le neuf.

Lentement, l’Acadie reprend ses couleurs pour mieux foncer, toutes voiles dehors, cap sur son avenir.

Ensuite, l’arbre portera ses fruits.

Han, Madame?