Notre béquille collective

Une autre belle occasion de crier au martyre: la nouvelle lieutenante gouverneure est unilingue! Plusieurs francophones ont dénoncé la situation, comme il se doit. Imaginez maintenant les hurlements si elle était unilingue française!

Je m’étonne qu’on s’étonne encore de l’unilinguisme de tant de représentants de l’Autorité au Niou-Brunswick. Si les têtes pensantes de la communauté anglophone n’ont toujours pas reconnu, cinquante ans après la Loi sur les langues officielles, qu’il était normal et juste d’exiger le bilinguisme chez les personnes appelées à voir aux intérêts de la Cité, on peut en déduire que ça n’arrivera jamais.

Chaque fois qu’on reçoit une telle claque par la tête, on proteste, on râle, on fulmine. On devrait peut-être faire comme dans l’Antiquité et embaucher des pleureuses qui viendraient brailler toutes les larmes de leur corps à notre place. C’est beaucoup moins épuisant.

Et ça nous donnerait plus de temps pour nous occuper vraiment de prendre nos affaires en main, nous, francophones, plutôt que de toujours laisser la donne dans les mains de personnes qui n’en ont rien à cirer de ce que pense, désire, souhaite, demande, veut ou exige l’Acadie.

***

Oui, on gueule fort devant des manquements de civilité politique aussi étrivants. On dépense beaucoup d’énergie. Pour rien.

Imaginez maintenant si, nous, francophones, on mettait cette énergie au service de la protection et de la promotion du fait français! NOTRE fait français.

Bizarrement, dans une myriade de situations sur lesquelles on pourrait tous et toutes vraiment travailler en vue de faire progresser le fait français, sans que ça ne demande une énergie surhumaine, on dirait que ça ne nous intéresse pas.

Tant qu’à exiger plus de français de la part des anglophones, on pourrait donner l’exemple et balayer devant notre porte.

***

Par exemple, on voit sur Facebook des francophones qui ne sont pas «chiacs d’origine» s’évertuer à écrire en chiac tout croche pour «fitter in» avec la «crowd». Est-ce nécessaire?

Autre question: pourquoi des groupes musicaux se donnent-ils des noms anglais tout en représentant l’Acadie lors des grands spectacles «nationaux» acadiens? Est-ce dans le même esprit qu’on a ouvert à Moncton une boutique appelée «Raid ma closet»?

Était-ce vraiment si difficile de l’appeler Raid MY Closet, plutôt que de montrer aux francophones le peu de considération qu’on a pour leur langue?

Pourquoi un concours de danse appelé Feel the Beat à la Cité des Jeunes d’Edmundston, une polyvalente pourtant bien française obtenue après des années de luttes pour des écoles homogènes? Où est la direction de l’école? Où est le district scolaire? Où sont leurs enseignants et enseignantes à qui on confie l’éducation en français de nos jeunes? Ciel, où sont leurs parents?

Pourquoi ne pas recourir à l’expression «Bouge de là», qui est on ne peut plus française et que tout le monde comprend. Il existe même une compagnie de danse québécoise de ce nom dédiée justement à la promotion de la danse auprès des jeunes! (voir: bougedela.org)

Au Nord-Ouest toujours, pourquoi un Rib-Fest au festival de Jazz et Blues d’Edmundston? Pourquoi un Mud Run à Baker-Brook? Pourquoi un Show’n Shine et un Winefest à Saint-Jacques? Pourquoi un Funk & Bier pour un festival de bière artisanale?

Des trucs du genre, on en voit partout dans les localités francophones du Niou-Brunswick. Pourquoi les francophones sont-ils si fiers de faire semblant qu’ils ne sont pas francophones?

***

En agissant ainsi, quels messages contradictoires envoyons-nous à nos tinamis anglophones?

Les anglophones du Niou-Brunswick ne sont ni sourds, ni aveugles. Ils voient bien qu’on s’affiche en anglais. Ils entendent bien quand on chante en anglais, ou que nos députés parlent anglais à l’Assemblée législative, ou que nombre de francophones parlent anglais entre eux.

Ils ont bien vu aussi que les francophones de la province ont à peine grommelé lorsque l’ancien gouvernement Gallant s’est montré très timoré dans la défense des droits des francophones qui lui avaient pourtant donné une pléthore de députés acadiens.

Les anglophones ont bien compris qu’on ne met pas en pratique les grands principes qu’on prêche en faveur du français.

Pourquoi se préoccuperaient-ils de nous savoir heureux en français quand ils nous voient si empressés de vivre en anglais?

***

Non, ce ne sont pas les anglophones qui forcent les francophones à s’aplaventrir comme ça devant eux. S’aplaventrir, on le fait de nous-mêmes, parce qu’au fond on est convaincu que c’est «mieux» si c’est en anglais.

Ce réflexe, bien vivant et bien triste, est une manifestation de la piètre confiance qu’on a en nous, francophones. En notre capacité créatrice française. En notre capacité individuelle et collective de s’affranchir de vieilles manies d’antan que cultivaient nos parents et grands-parents, qui, eux, avaient vécu sous le joug de la langue anglaise dominante, à une époque où n’existait aucune loi linguistique pour protéger les droits des francophones.

À telle enseigne d’ailleurs que ces mêmes parents et grands-parents ont dû se battre avec acharnement pour nous laisser un héritage linguistique français. Héritage que nous dilapidons aujourd’hui avec une inconscience grave.

Ils nous ont légués une langue et une identité que nous nous amusons maintenant à faire mourir à petit feu.

***

On agit comme si la culture acadienne n’était qu’une demi-culture qui a besoin de l’autre culture pour se tenir debout. L’anglais, c’est notre béquille collective.

On révèle donc qu’on accorde plus d’importance à une béquille anglaise qu’à sa propre identité acadienne, son identité française. Ö domination politique quand tu nous tiens! Pas surprenant qu’on n’avance pas plus vite.

Qu’on commence donc, nous-mêmes, par vivre en français! Ne craignons rien: les enfants suivront et ils vont quand même devenir bilingues!

Quand on vivra vraiment en français, on en aura en masse des lieutenant-gouverneurs, premiers ministres et autres juges de la Cour suprême bilingues, parce que nos dirigeants auront compris que s’ils veulent nous avoir dans leur poche, ils ont intérêt à nous respecter. Et on n’aura pas besoin d’embaucher des pleureuses. Ou de s’armer d’une béquille.

Mais pour se faire respecter, il faut se respecter soi-même.

Han, Madame?