On levé main haut!

C’est parti mon kiki: on s’en va en élections! Même si je connais déjà l’issue du scrutin, je ne veux rien divulgâcher et me contenterai donc d’une prophétie: le meilleur parti gagnera! Et c’est vous qui déciderez qui est le meilleur parti. Ou le moins pire!

Cela ne m’empêchera pas de jeter un coup d’œil sur le déroulement de la campagne via les médias. Il y a toujours des moments forts, des annonces incroyables, des promesses mirobolantes, des anecdotes croustillantes et quelques fulgurances qui retiennent leur attention.

Ils nous en feront part… s’ils le jugent pertinent, bien sûr.

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Tenez: hier matin, le premier ministre Trudeau faisait une apparition publique matinale à Terre-Neuve. Le réseau en continu de la Cibici anglaise diffusait en long et en large son point de presse, allant même jusqu’à tolérer quelques timides questions en langue étrangère officielle, avec interprétation simultanée car, oui, les interprètes francophones se lèvent tôt à Terre-Neuve et on les félicite.

Au réseau d’information en continu de la Cibici française, on papillotait au même moment sur des titres de nouvelles, avec quelques onomatopées intellectuelles. Mais pas de couverture en direct, puisqu’un journaliste est venu dire qu’il en parlerait plus tard.

Flash médiéval: à cet instant précis, j’ai pensé aux clercs du Moyen-Âge, généralement les seuls lettrés à l’époque. Ils gardaient leurs connaissances pour eux, afin de mieux contrôler la circulation de l’information, signe de pouvoir.

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Je constate que depuis mille ans les choses n’ont guère changé: le contrôle de l’information est toujours un pouvoir, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on appelle les médias «le quatrième pouvoir».

Mais à l’aube du troisième millénaire, faudrait peut-être que ce quatrième pouvoir, dans sa version québécoise du moins, découvre lui aussi les vertus de la transparence; cette même transparence qu’il se fait fort d’exiger des autres formes de pouvoir.

Me semble qu’au 21e siècle, un réseau d’info en continu devrait diffuser in extenso les points de presse des chefs de parti, particulièrement lors d’une campagne électorale. J’ose présumer que la plupart de leurs auditeurs sont en mesure de comprendre par eux-mêmes ce que radotent les chefs de parti sans qu’un journaliste vienne leur radoter un résumé de tout cela en lieu et place de ces chefs comme si ces auditeurs étaient une bande d’ignorants.

Cela dit, ça m’étonnerait grandement que ça change avant que nous soyons tous et toutes assimilés à force d’être obligés d’écouter la Cibici anglaise.

Mais à ce moment-là, on n’aura plus besoin de la Cibici française.

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C’est également ce que je m’étais dit quand j’ai constaté que le débat des trois chefs de l’opposition, organisé par le magazine Maclean’s et Citytv, ne serait diffusé qu’en anglais.

J’ai zyeuté des bouts de ce débat anesthésique. Premier constat: le studio avait l’air vide. Bien sûr, il manquait l’éléphant dans la pièce!

Le premier ministre du Canada, notre ami Justin, avait mieux à faire, sans doute. Il a bien fait, à ce stade initial de la campagne, d’éviter d’aller se livrer en pâture à ses rivaux, car ça nous a donné l’occasion de bien les examiner, justement, ces trois chats dégriffés, sans qu’ils puissent à tout moment détourner notre attention en se dardant sur le premier ministre comme sur une souris en peluche.

Le décor était terne et silencieux comme un couvent de Carmélites déchaussées un vendredi saint! Et naturellement, aucune fanfreluche à la française, ce qui peut se comprendre puisque la francophonie canadienne était royalement absente des lieux, du concept et de la réalité même de ce débat.

Voyez comme il est facile au Canada de vivre comme si la francophonie n’existait pas! Voyez aussi comme ce serait plate à mort sans notre «légendaire-joie-de-vivre» et nos fanfreluches linguistiques!

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Amusons-nous à imaginer que le premier ministre Trudeau avait annoncé qu’il y participerait et qu’il s’exprimerait en français de temps en temps pendant le débat! Oh la la, le méchant branle-bas de combat pour trouver des micros bilingues!

Imaginez si, par respect pour les autochtones, il avait aussi insisté pour une interprétation simultanée en langue crie, en inuktitut et en innu!

Imaginez maintenant quand, dans quelques années, on voudra de l’espagnol, du chinois, de l’arabe, du pendjabi, du chiac et du brayon!

Imaginez enfin si on ajoutait une interprétation en langue des signes pour toutes ces langues! Ö tour de Babel! Ö joyeux bordel!

Qu’à cela ne tienne, on peut se fier à nos tinamis des réseaux anglais pour continuer à nous présenter des débats en anglais, comme si on n’existait pas. Et à nos vis-à-vis des réseaux français pour nous expliquer le débat après coup, avec force sourires d’initiés et fins de topos éditoriaux déguisés en clichés médiatiques obsolètes!

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Enfin, je m’en voudrais de terminer cette chronique sans souligner la chanson thème du Parti libéral du Canada. Un chef-d’œuvre!

On sent que les pontes du parti ont les intérêts des francophones à cœur, car le rythme cardio de la toune est bien soutenu. Un triomphe du brasse-foufounes!

Et que dire des paroles, grands dieux! Victor Hugo peut aller se rhabiller!

Tiens, je vous transcris les paroles telles que je les comprends en écoutant la toune en boucle:

«On levé main haut pour demain,
On levé chouchi pour zétois,
On ne le faire demir ojoudui
Si tu le restes avémoi»

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Cette belle toune rouge infarctus a été créée par un groupe de Toronto. Après le français et l’anglais, voici le torontais! BRAVO!

Et, comme on le sait tous, il n’y a pas mieux que Toronto pour refléter la vraie-vraie-vraie réalité canadienne. Le reste du pays, on est rien que des figurants.

Ciel, si on avait assez de cœur pour s’assimiler au plus sacrant, on serait tout le temps au pouvoir! Pensons-y!

Bon, j’ai tellement écouté la toune que c’est devenu un ver d’oreille. Il ne m’en faut pas plus pour voter libéral!

Mais en attendant l’assimilation salvatrice, allez: on levé main haut pour demain!

Han, Madame?