De quelle couleur est l’avenir?

Oui, il fut un temps où il était malheureusement toléré de se moquer des gens. Les maquillages en noir faisaient rire. De même que les personnages gays, toujours très efféminées, à la télé. On riait des curés, des nonnes, des gros, des créditistes, des Bérets blancs, des infirmes, des assistés sociaux, des «Newfies», des Français, des «blokes», et même des écolos du temps.

Je ne dis pas que c’était bien. Au contraire! J’en ai moi-même souffert énormément. Mais je dis simplement que c’était comme ça et que, malgré toute la bonne volonté de certains, on ne peut pas javelliser le passé. On doit surtout viser à ce que l’avenir soit plus ouvert à la différence!

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C’est ce genre de réflexion que m’a inspiré l’affaire du grimage en noir de Justin Trudeau. Tout a été dit sur le sujet. Je résume: ses adversaires ont trouvé ça épouvantable; ses partisans ont trouvé ça défendable.

Mais quoi qu’il en soit, on ne pourra pas passer le 21e siècle à exiger de chaque Canadien né avant l’an 2000 qu’il s’excuse publiquement pour toutes les conneries qu’il a pu dire, faire, ou croire, dans sa jeunesse!

Ne vaudrait-il pas mieux prendre conscience que ces personnes ont elles-aussi évolué et que, très souvent, c’est même grâce à elles que les choses ont changé, que la discrimination a fini par être dénoncée et que moult lois favorisant les libertés individuelles et collectives furent adoptées?

À charge, maintenant, pour la génération plus conscientisée qui nous suit de poursuivre cette démarche et, mieux, de l’accentuer.

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Comme chaque génération, la génération précédente avait ses propres codes et ses propres exutoires pour se délester des angoisses existentielles liées à son époque. Changer les codes est le propre de chaque génération.

Lentement, la discrimination, l’intolérance, l’exclusion furent remises en question et les revendications fusèrent: libération de la femme, émancipation des Noirs, affranchissement des gays, de partout s’élevaient des voix exigeant respect et justice.

La pression politique qu’enclencha cette évolution sociale poussa les gouvernements à commencer à adopter des lois visant à éradiquer les embûches à la liberté.

Aujourd’hui, les codes ont changé et il est à prévoir qu’ils changeront encore dans les prochains vingt-cinq ans, à mesure que s’élargit la conscientisation, ou que se précisent les défis anthropologiques du temps.

Qui peut affirmer, par exemple, que les jeunes des années 2040 ne reprocheront pas aux adultes de leur temps, qui sont les jeunes d’aujourd’hui, d’être coupables d’avoir conduit des véhicules à essence? Et que se passera-t-il avec tous ces tatouages tribaux d’aujourd’hui si jamais demain ils devenaient subitement offensants pour des personnes, des ethnies ou des cultures diverses?

Et en 2070, est-ce que les enfants de ces enfants de demain accuseront leurs prédécesseurs et géniteurs d’avoir osé manger de la viande dans les années 2040?

Quand les temps changent, les mœurs changent aussi!

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Parfois, je me demande à quoi a bien pu servir d’envoyer promener la religion catholique et sa morale pointilleuse, jadis, si c’était pour la remplacer par une société bigote qui passe maintenant ses journées à dénoncer les «péchés» de tout le monde tout le temps?

Avec confession publique, acte de contrition et pénitence politique!

Alors qu’en vérité, malgré toutes les failles des leaders d’hier et d’aujourd’hui, on n’a jamais eu autant de lois qui protègent les minorités de tout acabit; jamais autant parlé d’inclusivité, d’acceptation des différences; jamais autant dénoncé la stigmatisation, les amalgames, l’appropriation culturelle, l’instrumentalisation, les micro-répressions ou l’intersectionnalité des oppressions, comme on dit en jargon sociologique.

Et on n’a jamais autant parlé de «conversation» que dans cette cacophonie médiatique.

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On en a encore eu un bon exemple, lundi, à l’ONU où s’exprimait la jeune Greta Thunberg, égérie des militants écolos, coqueluche des médias, possiblement en route vers un Nobel de la Paix.

Quand j’étais jeune, c’était Maria Goretti et Dominique Savio qu’on proposait comme modèles. Des enfants pétris de bienséance.

ujourd’hui, c’est une adolescente nourrie de bien-pensance.

La passion, la détermination, l’audace de la jeune Thunberg l’ont propulsée à la Une des médias du monde entier, telle une Jeanne d’Arc partie à l’assaut d’Orléans.

Ce qu’elle dit est vrai: la planète va mal. Une voix claire, une articulation mordante, des mots qui sonnent. Mais son ton plutôt accusateur et sans nuance m’a un peu énervé, j’avoue.

Je me suis demandé s’il se pourrait qu’elle soit instrumentalisée. Se pourrait-il qu’elle soit récupérée par des ONG ou autres pour servir finalement leurs causes ou leurs stratégies politiques ou médiatiques?

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Je me suis aussi demandé si je devais écrire ça dans ma chronique au risque de me faire lyncher par la frange bien-pensante de notre société qui semble résolue à procéder à une canonisation laïque de cette jeune pasionaria de l’environnement.

Mais comment il se fait que notre société mette tous ses espoirs dans les mains de ses enfants? Qu’elle les charge de réparer ses propres pots cassés? Notre société est-elle devenue impotente? Notre société a-t-elle abdiqué ses responsabilités? Celles entres autres, de protéger sa progéniture et de lui assurer un milieu de vie sain dans lequel elle puisse se développer et s’épanouir?

Ne nous leurrons pas: si nous applaudissons à tout rompre les remontrances de cette jeunesse en feu, c’est pour nous donner bonne conscience. Car ce ne sont pas ces enfants et cette jeunesse qui ont souillé la planète de tant de maux, de misère, d’injustice et de pollution: c’est nous!

Ne serait-ce pas à nous d’y voir?

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Dernière question: est-ce que ce salmigondis de paradoxes et de contradictions nous mène vers une société réellement plus juste et plus libre, ou vers une société où l’hystérisation des débats finira par enterrer la voix du cœur, le vouloir-vivre ensemble et, finalement, le bien commun?

Au fait, de quelle couleur est l’avenir?

Han, Madame?