Une nomination qui détonne

Après une attente d’un mois, le gouvernement de Justin Trudeau a décidé que le prochain lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick sera une femme unilingue anglophone. On aurait pu penser qu’en cette année du 50e anniversaire de l’adoption de la Loi fédérale sur les langues officielles que la nomination d’un lieutenant-gouverneur bilingue, pour la seule province reconnaissant les deux langues officielles au pays, aurait été de mise. Le bon sens ne semble pas être au rendez-vous.

Cette décision est un affront tant à la communauté francophone qu’aux nombreux anglophones bilingues de cette province. La règle informelle de l’alternance entre anglophones et francophones pour occuper cette fonction voulait que ce fût le tour d’un anglophone. Pourquoi ne pas avoir voulu récompenser les efforts d’un membre bilingue de la communauté anglophone? N’avait-il vraiment aucun anglophone bilingue qualifié?

Le lieutenant-gouverneur, en plus de représenter la Couronne, est également un fonctionnaire fédéral nommé et payé par Ottawa. Est-il acceptable qu’un haut fonctionnaire fédéral ne puisse maîtriser nos deux langues officielles? La réponse semble oui pour les membres du Parlement représentant le Nouveau-Brunswick puisqu’aucun de ceux-ci n’a dénoncé le geste posé par le premier ministre Trudeau.

Que penser de la réaction du sénateur René Cormier qui a été nommé en 2017 à la tête du Comité sénatorial permanent sur les langues officielles, et de surcroit un ancien président de la Société nationale de l’Acadie? Dans un message diffusé sur les médias sociaux le sénateur Cormier adressait ses félicitations à madame Brenda Murphy qui venait d’être désignée la 32e lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick.

Il expliquait que «sa vaste expérience dans le domaine de la justice sociale sera un atout indéniable pour cette nouvelle fonction». Dans le rapport du comité présidé par René Cormier concernant la modernisation de la Loi sur les langues officielles, il est recommandé «d’exiger de tous les juges de la Cour suprême, au moment de leur nomination, qu’ils ou elles soient en mesure de lire et de comprendre les deux langues officielles sans l’aide des services de traduction ou d’interprétation». Pourquoi ne pas appliquer cette exigence aux lieutenants-gouverneurs des provinces?

Le sénateur Cormier a-t-il été consulté par le gouvernement Trudeau dans sa recherche d’un nouveau lieutenant-gouverneur pour le Nouveau-Brunswick? Celui-ci savait-il que la nouvelle lieutenante-gouverneure est unilingue anglophone? Les ministres Dominic LeBlanc et Ginette Petitpas Taylor ont-ils eu un mot à dire? Toujours est-il qu’aucun député et sénateur francophones néo-brunswickois n’ont dénoncé publiquement cette nomination.

Comme le Canada est un pays reconnaissant deux langues officielles au niveau de ses institutions fédérales, il est impensable qu’un gouverneur général unilingue puisse occuper la fonction de représentant de la Couronne du Canada. Pourquoi est-ce acceptable pour les lieutenants-gouverneurs?

L’ironie dans toute cette histoire est que la reine Élisabeth II et plusieurs membres de la famille royale ont une excellente maîtrise de la langue française. Sa nouvelle représentante, Brenda Murphy, ne pourra pas comme la souveraine avoir une conversation en français lorsqu’elle ira à la rencontre des citoyens francophones du Nouveau-Brunswick.