Lettre à mon frère

Salut à toi;

Pour une surprise, cela en fut toute une! D’autant plus que tu n’as pas voulu m’en informer avant l’annonce. C’est toi qui avais raison, je n’aurais jamais pu garder ce secret. Une fois le choc de l’annonce absorbé, je me suis dit pourquoi pas, ç’aurait pu être bien plus pire, comme te présenter pour les conservateurs par exemple!

Idéologiquement, tu es à ta place, et comme notre père aimait bien le répéter, un néo-démocrate dans le fond c’est un libéral un peu trop pressé! Toute cette semaine, j’ai pensé à lui et à notre mère, car chez nous, les élections, c’était aussi important que les éliminatoires du hockey.

J’ai souvenir encore des débats à la table ou au salon. L’atmosphère dans la maison devenait fébrile et les visites nombreuses. En période électorale, notre papa se payait le luxe d’acheter le Telegraph, pour vérifier comme il le disait la température dans le sud de la province. Ma mère pensait que c’est Joseph Yvon qui deviendrait le politicien, mais non, il a choisi le chemin un peu plus long, mais moins risqué du monde universitaire, très loin de la guerre de tranchées que comporte une campagne électorale. Et pour les plus jeunes comme toi et moi, on se rappelle les défilés politiques avec les pancartes de Pearson et de monsieur Hédard (Robichaud) d’un côté et celle de Diefenbaker et de monsieur Fernand (Lanteigne) de l’autre. Notre mère surveillait nos jeux en nous avertissant, qui n’y avait pas d’élection qui justifiait des chicanes de voisins et de familles!

À l’adolescence, nous avons toi et moi brisé les conventions, le temps de quelques élections pour placarder les poteaux d’affiches du Parti acadien. Si de mon côté, je suis rentré dans les rangs et joint le Parti libéral, toi, l’éternel étudiant, tu as toujours gardé un intérêt à la question publique sous une lentille un peu plus critique que la mienne. Malheureusement, notre père n’aura pu voir son fils siéger comme député, mais il a quand même esquissé un large sourire quand, sur son lit d’hôpital, je lui ai partagé mes intentions.

Te voilà donc en campagne électorale, toi qui as toujours su te garder au-dessus de la mêlée. C’est un privilège que de pouvoir participer au processus démocratique. Reste toi-même, tiens-toi près des gens et assure-toi d’avoir du plaisir dans cet exercice. C’est quand on arrête de rire en campagne que ça se complique.

Un petit conseil avant de terminer, j’ai vérifié tes pancartes, elles ne tiendront pas jusqu’à l’élection. Pas compliqué pour régler ce problème, tu n’as qu’à regarder celles des libéraux, elles sont beaucoup plus solides!

Salut Yvon Godin de ma part, mais dis-lui d’être plus discret, il a fait de l’ombre à son poulain à la dernière élection.

Finalement, n’oublie pas que toi et moi devons fermer le chalet d’ici l’Action de grâce. Une campagne électorale n’est pas une excuse valable pour t’en esquiver. On se reverra sans doute au Salon du livre pour le lancement du roman de notre nièce Annie-Claude. C’est un bon endroit pour un candidat.

Bonne chance mon frère!