Joker: une critique sociale profondément dérangeante

Comment expliquer l’inexplicable? Comment un des plus grands psychopathes de l’histoire de la fiction est-il né? Le réalisateur Todd Phillips nous propose son hypothèse dans Joker (en salle depuis vendredi). Et celle-ci est profondément dérangeante.

Mis au monde en avril 1940 sous la plume de Bob Kane dans le magazine DC Comics, le Joker s’est depuis hissé au rang d’ennemi numéro un de Batman.

Au cours des 79 dernières années, les origines du Prince du crime sont restées nébuleuses, changeant au gré des époques et des humeurs du personnage (qui aime entretenir l’ambiguïté sur son passé).

Jusqu’à aujourd’hui, les origines «officielles» du Joker étaient racontées dans Batman: The Killing Joke, une bande dessinée écrite par Allan Moore en 1988.

Dans cette histoire macabre, le Joker s’était donné comme mission de prouver à Batman (et au commissaire Gordon) qu’il suffit d’une seule mauvaise journée dans une vie pour qu’une personne perde ses esprits et se retrouve du mauvais côté de la loi.

Sans être une adaptation de l’oeuvre de Moore, le Joker de Phillips reprend sensiblement la même logique en nous montrant dans quelles circonstances un être à la santé mentale vacillante peut se transformer en anarchiste ayant un penchant pour le meurtre gratuit, la violence et la torture.

Le mal aimé Arthur

Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) souffre d’une gênante condition médicale: il rit à gorge déployée aux moments les plus inopportuns.

Une condition parfaite pour exercer son métier de clown, mais qui le laisse sans véritable ami et dont la maigre pitance le force à vivre dans des conditions précaires avec sa mère.

Un jour, attaqué dans le métro – parce qu’il ne pouvait pas contrôler son rire – par trois jeunes richards, Arthur abat ses agresseurs.

La presse interprète le geste du tueur comme un avertissement politique à l’endroit de la haute société de Gotham. Un mouvement anti-riches naît alors spontanément.

Mais Arthur caresse un rêve: devenir humoriste. Sans succès, toutefois.

Quand l’animateur du talk-show le plus en vue de Gotham l’invitera à son émission (pour se moquer de son manque de talent), le Joker naîtra. Et c’est toute la ville qui en fera les frais…

Original et plein de surprises

C’est un défi de donner vie à un personnage de bande dessinée aussi adulé que le Joker. Certains y sont parvenus avec brio alors que d’autres ont échoué.

Todd Phillips est toutefois le premier à faire du Joker le personnage principal d’un film. Et franchement, c’est mission accomplie.

Le récit déborde d’originalité et de subtilité. En prime, le réalisateur est parvenu à y greffer quelques surprises – dont certaines sont tirées du vaste univers qu’est celui de DC Comics.

Extrêmement dérangeant

Joker est un film coup de poing… si un coup de poing peut durer deux heures. Phillips nous rend constamment mal à l’aise, que ce soit devant les silences gênants d’Arthur ou sa propension à rire aux mauvais moments.

Pendant 120 minutes, Arthur est comme une corde de violon tendue à son maximum, qui menace de rompre à tout moment. Le spectateur le ressent jusque dans ses tripes – en grande partie grâce au jeu magnifique de Phoenix, absolument brillant en Arthur, mais moins fêlé qu’Heath Ledger en Joker.

Mais au-delà de tout ça, Joker est un film dérangeant parce qu’il jette un regard d’une noirceur infinie sur notre société.

Pour Phillips, le Joker n’est pas né psychopathe. Il a été créé par toute une ville, par l’indifférence et l’incompréhension de ses citoyens au sort des pauvres et des malades et par l’arrogance de sa bourgeoisie.

Arthur Fleck avait besoin d’aide. Mais personne n’a cru bon lui tendre la main (même pas sa travailleuse sociale!), ce qui nous force à nous questionner sur le regard que nous portons, socialement et individuellement, sur ceux que nous jugeons marginaux.

Joker est un film dur, pas tant en raison de sa violence (moins présente qu’on le penserait), mais surtout pour tout le mal que les citoyens de Gotham ont fait à un homme qui, dans le fond, ne demandait qu’à être apprécié.

Évidemment, le Joker ne serait peut-être jamais né en raison de sa seule situation précaire. Il aura fallu que le quotidien d’Arthur soit parsemé de petits et de grands drames pour le pousser au fond du gouffre.

Là encore, il y a matière à réflexion: pendant combien de temps une personne peut-elle encaisser les revers de la vie avant de perdre la boule et de se retourner contre ses semblables?

Et s’il ne fallait qu’une seule «mauvaise journée», comme le croyait Allan Moore?

Une pensée qui donne froid dans le dos…