Les dangers de l’isolationnisme canadien

Dans son dernier ouvrage, Lester B. Pearson: le réalisme éclairé (Pulaval), paru en mars, le professeur des relations internationales, Jean-François Thibault, explique comment, il y a 62 ans cette année, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures puis premier ministre du Canada s’illustra magistralement sur la scène internationale pour sa contribution au dénouement de la crise de Suez en 1956, qui lui vaudra l’attribution du prix Nobel de la paix l’année suivante.

Thibault raconte que le succès diplomatique de Pearson procédait d’«un délicat mélange de lucidité politique, de pragmatisme diplomatique et d’éthique de la responsabilité qui l’animait». La lecture de son petit livre démontre la nécessité pour la politique étrangère du Canada de se réinventer et combien elle peut être essentielle pour se prémunir des dangers de l’isolationnisme et autres défis majeurs qui menacent le monde multipolaire émergent.

Le Canada croit-il encore à la diplomatie multilatérale? 

Mais le Canada semble s’éloigner de plus en plus de l’internationalisme pearsonien au profit d’un isolationnisme qui pourrait l’empêcher d’assumer de nouvelles responsabilités internationales. Les organisateurs d’un débat électoral sur la politique étrangère qui devait avoir lieu mardi ont dû annuler l’événement en raison de l’absence du chef libéral sortant Justin Trudeau. Une récente recension de Global News confirme cette tendance à l’isolationnisme: à la date du 30 septembre, la politique étrangère ne figurait que dans une seule des 85 annonces qui ont été faites par les cinq principaux partis.

S’il arrive à la plupart des candidats des partis de toucher à la politique étrangère dans leur programme ou les médias, ils le font souvent en termes aussi généraux que vagues. Ceux-ci énoncent davantage des principes universels convenus comme «défendre la démocratie, les droits de l’homme et l’état de droit» (libéral) qu’ils n’offrent en réalité de détails cohérents sur la manière d’atteindre les objectifs fixés.

Quels sont les dangers de l’isolationnisme?

Deux des repères traditionnels sur lesquels se fondait la politique étrangère du Canada ont sérieusement été ébranlés en un clin d’œil géopolitique. Pilier de l’ordre international libéral, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2016 a fait basculer les États-Unis dans le camp illibéral des autocrates de ce monde. La tragédie du Brexit rappelle l’inquiétante crise existentielle qui menace actuellement l’Union européenne.

Seul, le Canada ne sait plus sur quel pied danser devant les États-Unis de l’imprévisible Trump. Il est en conflit ouvert avec la toute-puissante Chine de Xi Jinping. Ses relations sont au point mort avec des pays importants comme la Russie de Vladimir Poutine ou l’Inde émergente de Narendra Modi. Le Canada n’arrive pas à retrouver son siège traditionnel au Conseil de sécurité des Nations unies qu’il perdu sous Stephen Harper. On attend toujours le retour du Canada promis par Justin Trudeau.

Que peut faire le Canada?

Bien que dangereux et hostile, ce nouvel environnement international offre aussi un nouveau «moment pearsonien» au Canada. Le prochain premier ministre pourrait entreprendre de resserrer les liens avec les nations pacifiques qui ne font pas partie de ce que le politologue Frédéric Mérand nomme la «tripolarité illibérale» (États-Unis, Russie, Chine).

Le Canada piloterait ce nouveau «mouvement des non-alignés» auquel pourraient se rallier aisément gouvernements de gauches comme de droite, du Nord comme du Sud, représentants de la société civile, des entreprises, des organisations internationales et des forces transnationales. Si au contraire cette tendance à l’isolationnisme se maintient, le Canada ne sera plus en mesure de jouer un rôle mondial significatif.

Quelles devraient être les priorités du Canada?

Il n’y a pas de question plus essentielle que la Chine. Or, la récente nomination au poste d’ambassadeur à Pékin de Dominic Barton, un dirigeant d’entreprise réputé mais sans expérience diplomatique, ne contribuera vraisemblablement à résoudre immédiatement le conflit sino-canadien.

Le chef conservateur Andrew Scheer préconise une position plus ferme face à la Chine. Il omet toutefois d’expliquer comment il la fera plier au-delà de la menace peu convaincante de faire passer des droits de douane sur les produits chinois en représailles à l’interdiction par Pékin des importations canadiennes de porc et de bœuf et à sa forte réduction des importations de canola. Ne mentionnons pas l’idée de courte de vue de Scheer de réduire de 25% l’aide internationale du Canada.

Du reste, le positionnement public de Jagmeet Sign en faveur de la destitution de Trump soulève des questions légitimes sur son jugement et habilité en matière de politique étrangère. Qui donc pour réinventer la politique étrangère du Canada?