Je suis heureux de vous retrouver ce matin. C’est une joie semblable à celle de retrouver sa famille ou ses paroissiens après un temps d’absence. Parce que pour moi, c’est une communauté que nous formons. Une communauté virtuelle certes, mais une communauté quand même.

Chaque chroniqueur a sa communauté: un groupe de lecteurs (trices) qui, malgré leurs différences, partagent un (ou des) intérêt(s) commun(s). Notre communauté virtuelle est comme celle de la messe du dimanche: il y a les fidèles de chaque semaine qui attendent le journal du samedi pour lire la chronique. Et il y a les autres qui sont là, à l’occasion, attirés par le thème ou un autre regard sur un enjeu social ou religieux.

C’est un privilège d’avoir une telle tribune. Mais c’est aussi une responsabilité. Il faut choisir le thème et l’angle sur lequel l’aborder. Ensuite, discerner entre ce qui mérite d’être dit ou non. Si une opinion a besoin d’être donnée, il faut soupeser les arguments, vérifier les faits, se mettre à la place de l’autre. Y mettre un peu de sa couleur (c’est la caractéristique d’une chronique), mais pas trop, juste une pincée de sel ou un zeste de citron; une saveur que certains reconnaîtront, d’autres pas.

Écrire une chronique, c’est un exercice hebdomadaire qui apporte la satisfaction d’écrire. La joie est encore plus grande de se savoir lu.

C’est aussi un exercice d’humilité parce que le temps manque parfois (avant l’heure de tombée) pour approfondir la recherche ou choisir les mots justes. Et si on passe à côté d’un enjeu, si on oublie une perspective ou encore que les propos blessent, reste à s’en remettre à la bienveillance du lecteur qui saura faire la part des choses et poursuivra sa propre réflexion sur un aspect de la spiritualité contemporaine.

Envoyer une chronique au journal, c’est comme envoyer une bouteille à la mer. Sans savoir sur quelle plage elle s’échouera, ni connaître qui la recevra. C’est un geste de confiance. De nos jours, nous pourrions aussi dire qu’une chronique, c’est un migrant qui se cherche une terre d’accueil pour l’enrichir de ses mots et de son expérience.

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Parmi mes lectures de vacances, j’ai été bouleversé par un récit de migrants: Eldorado de Laurent Gaudé. Écrit avant la grande crise migratoire déclenchée par le printemps arabe, l’auteur se place dans la peau d’un commandant qui navigue dans la Méditerranée pour intercepter les embarcations illégales des passeurs et des immigrés clandestins. Dans la détresse de l’exil, l’espoir des migrants fait l’envie du commandant. Il voudrait être habité d’un tel espoir, lui qui ne trouve plus de raison de vivre dans son travail. Pour lui, «les hommes ne sont beaux que des décisions qu’ils prennent».

Dimanche dernier, c’était la 105e journée mondiale des migrants. Ils sont nombreux à fuir leur pays pour des raisons politique ou économique. Ils le seront davantage au cours des prochaines années à devoir quitter leur terre à cause de la crise écologique: le réchauffement climatique rend hostiles, voire inhabitables, certaines régions de la planète.

Le thème retenu pour la journée de cette année «Il ne s’agit pas seulement de migrants» vise à élargir le regard pour embrasser toutes les personnes qui habitent les périphéries existentielles et qui ne sont plus remarquées. Nos cœurs sont souvent anesthésiés face à la douleur de ceux qui s’éloignent de leur pays, mais qui nous demeurent proches en humanité. Pour les chrétiens, «il ne s’agit pas seulement de migrants», parce que ces exilés sont porteurs du Christ qui nous dit à travers eux: «Je suis un étranger, vas-tu m’accueillir?»

Depuis le début de son pontificat, François a manifesté une attention particulière au sort des migrants.

Il a montré beaucoup de compassion pour ces gens qu’il considère parmi les plus vulnérables. Son premier déplacement en Italie n’a pas été pour aller fouler le parvis d’une cathédrale imposante et rutilante, mais il a pris un simple bâton de bois comme crosse pour aller à la rencontre des migrants sur l’île de Lampedusa, havre migratoire en Méditerranée.

Dimanche dernier, il a dévoilé une sculpture sur la place St-Pierre de Rome. Œuvre de Timothy Schmalz, 140 migrants sont entassés sur un bateau de fortune. Au milieu du groupe, une paire d’ailes évoque un ange qui fait résonner les mots de la Bible:

«N’oubliez pas l’hospitalité, car grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges.» (Hébreux, 13, 2)

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Accueillir les étrangers contribue à accueillir aussi ce qui nous est étranger. Une personne ne peut pas manifester une grande ouverture aux gens qui lui sont différents sans, en même temps, accueillir les événements de la vie qui bousculent les habitudes.

Ce qui nous est étranger? Ces jours-ci, il y a la froidure d’automne et l’obscurité des matins. Il peut y avoir des facettes de notre personne que nous découvrons et repoussons. Ou encore une nouvelle étape de la vie à apprivoiser. Accueillir l’étranger pour le rendre familier.