Donald Trump, nouveau Machiavel

Le Moyen-Orient entre dans une nouvelle zone d’incertitudes à la suite du retrait précipité des forces américaines d’une partie du nord de la Syrie, qui a laissé le champ libre à une offensive militaire de la Turquie du controversé Recep Tayyip Erdogan. Il ne serait pas exagéré de voir dans cette décision du «roi du chaos» américain une stratégie électorale.

Trump ressemble à s’y méprendre au prototype de chef d’État égoïste décrit par Nicolas Machiavel (1467-1529). Premier penseur à se pencher sur la nature du pouvoir, Machiavel explique que le prince ne doit tenir sa parole donnée hier que si elle peut lui apporter des avantages. Ainsi va la politique étrangère inepte, amorale et incompétente de Trump.

Quels sont les dessous de cette affaire?

C’est le quotidien panarabe de Londres Al-Quds-Arabi qui a fait la révélation. L’acte de trahison américain est le fruit d’un «deal» entre Washington et Ankara. Depuis des années, Erdogan cherchait en vain à obtenir le feu vert des États-Unis pour une opération militaire contre les Unités de protection du peuple (YPG). Ces forces kurdes sont proches du mouvement violent qu’est le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

Ce mouvement est considéré comme la véritable bête noire d’Erdogan. Les YPG contrôlaient largement la zone frontalière du nord de la Syrie, à l’est de l’Euphrate. Le président turc Recep Tayyip Erdogan aurait finalement non seulement obtenu de Trump le retrait de l’armée américaine, mais également l’assurance que ce dernier ne mettra pas des bâtons dans les roues de l’armée turque lors de son intervention.

Quels sont les objectifs d’Erdogan?

Le président turc explique que «l’établissement d’une zone de sécurité par l’armée turque est la condition nécessaire pour mettre un terme à la menace terroriste et pour permettre le retour des réfugiés syriens dans leur pays. Il s’agit en ce sens d’une subtile stratégie de nettoyage ethnique. C’est pourquoi, s’alarment certains observateurs, confier l’avenir de la région à la Turquie serait «catastrophique».

La véritable motivation d’Erdogan est à ailleurs. En relations internationales, il existe une théorie (diversionary action) qui prédit que les problèmes politiques internes, en particulier dans les pays non démocratiques, conduisent parfois les dirigeants à poursuivre des conflits internationaux, voire la guerre, comme un moyen de diversion. Cette théorie éclaire à merveille les obscures motivations d’Erdogan.

Le «reis» est en effet en chute libre dans son pays. Ekrem Imamoglu, l’étoile montante d’Istanbul, constitue pour lui une réelle menace politique. Malgré tous les moyens mis en œuvre et le contrôle des médias, l’AKP (Parti de la justice et du développement), le parti islamiste au pouvoir depuis 2002, a perdu, lors du scrutin du 31 mars, la mairie d’Istanbul, ainsi que celles de la capitale, Ankara, et de nombreuses autres villes. La guerre «rallie au tour du drapeau».

Quelles sont les motivations de Trump?  

Trump est également fragilisé sur le plan intérieur, objet d’un processus d’«empeachment». Lors de la présidentielle de 2016, Trump promettait de mettre fin à ces «guerres» qu’il juge «ridicules» et «tribales». En campagne pour sa réélection en 2020, tous les moyens sont bons pour divertir l’électorat américain et consolider sa base républicaine.

À ceux qui lui reprochent d’abandonner à Ankara le sort des forces kurdes, qui assumaient jusque-là l’essentiel de la bataille contre l’organisation État islamique (EI), Trump répond ainsi glacialement: «Les Kurdes ont combattu avec nous, mais ils ont reçu énormément d’argent et de matériel pour le faire». Trump n’a ni d’amis, ni d’alliés; il n’a que des intérêts (souvent personnels).

Son cadeau à Erdogan vise aussi à vider le récent contentieux américano-turc, né de l’achat du système russe de défense antiaérienne S-400, après le refus de Washington de livrer à la Turquie des avions F-35. Le drame humanitaire qui se profile dans la région, avec des nouveaux déplacements massifs de populations qui ont déjà commencé, tout comme le sort des combattants de l’EI aux mains des Kurdes, passent dès lors au second plan. Erdogan s’en va à Washington en novembre. Les Kurdes en appellent désespérément aux Européens, et notamment à Paris. Sauront-ils agir diligemment?