Vous venez de prendre le journal (ou votre tablette) et vous vous êtes mis à lire les nouvelles, les chroniques, les avis de décès (probablement dans l’ordre inverse). C’est un privilège. Primo: avoir un journal qui est l’écho de ce que nous sommes depuis 35 ans. Secundo: pouvoir déchiffrer ces symboles que sont les lettres pour avoir accès à un message.

Nous oublions parfois que l’analphabétisme existe chez-nous. Il y a un an, Linda Homer, directrice de la Coalition de l’alphabétisation de notre province, dialoguait avec un journaliste de L’Actualité. À partir de sa connaissance du terrain, elle estimait qu’environ la moitié de la population adulte du Nouveau-Brunswick était «incapable de participer pleinement à la société en raison de faibles compétences en littératie». Pour elle, il y a plus que la capacité de lire les mots; il y a aussi les connaissances élémentaires du monde numérique et informatique.

Me revient le souvenir d’un homme respecté et apprécié pour son jugement et sa discrétion dans une paroisse où j’ai déjà œuvré. Il était présent à la réunion annuelle et s’intéressait à la vie de la communauté. À la fin de la rencontre, je me suis approché de lui en lui demandant s’il acceptait de faire partie du conseil paroissial. Je n’oublierai jamais le désarroi dans sa réponse: «Père, si vous saviez comme j’aimerais cela, mais je ne sais pas lire.»

J’ignorais son analphabétisme. Mais aussi la gêne et la difficulté de ces gens qui ont dû surmonter cette limite afin de prendre place dans la communauté. Une compétence nulle (ou faible) en littératie permet difficilement de participer à l’ensemble de la vie sociale.

Il y a une fonction utilitaire à la lecture. Mais il y a tellement plus. Lire pour s’informer, mais aussi pour se divertir. Lire sur l’écran du guichet de notre institution financière, mais aussi en ouvrant un livre ou une lettre d’amour. Lire par habitude, mais aussi par passion. Lire par nécessité, mais aussi pour perdre du temps. Lire pour s’isoler, mais aussi pour rencontrer le monde.

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En cette fête de l’Action de grâce, mon cœur parle en gratitude aux acteurs de l’alphabétisme dans notre région. Il y a les acteurs de la 16e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne. Mais il y a aussi les éditeurs et les libraires. Ceux et celles qui apprennent aux autres à lire. Et les bénévoles qui consacrent une heure de leur semaine pour aller faire la lecture aux enfants dans les écoles ou aux personnes âgées dans leur résidence.

Je pense aussi aux ouvrières de la première heure qui ont consacré leur vie à l’éducation. Parmi celles-ci, il y a les religieuses de la congrégation Jésus+Marie qui oeuvrent dans les communautés de l’île Lamèque depuis plus de 100 ans. C’est à la demande du curé de l’époque qu’elles ont quitté Québec pour venir suppléer aux «petites écoles» qui ne suffisaient plus; le clergé donnait alors des moyens à sa conviction que l’éducation est le moyen privilégié d’élever un peuple dans la dignité.

Ces femmes sont venues ici pour nous apprendre à vivre debout, avec le regard tourné vers l’avenir. Ces religieuses étaient les pionnières d’une formation intégrale. Autant que l’éveil intellectuel, elles se souciaient de l’éducation aux arts, de la formation citoyenne, de l’initiation à la vie spirituelle et de l’ouverture au monde.

Les religieuses nous ont appris à lire notre histoire dans les grands livres. Mais elles nous ont aussi appris à lire la musique dans les portées. Certains des nôtres poursuivent leur œuvre lorsqu’ils réenchantent notre quotidien avec leur musique et leur chant. Les religieuses sont présentes à notre mémoire depuis le terrible accident de la semaine dernière qui a réduit de moitié les résidentes du couvent de Lamèque. Ce départ tragique vient réveiller un sentiment de gratitude à l’égard de ces femmes d’exception.

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Hier, c’était la fête de saint Jean XXIII. Une mémoire récente au calendrier liturgique (depuis sa canonisation, il y a cinq ans!). En convoquant le Concile Vatican II, ce «bon pape Jean» invitait le peuple chrétien à lire les signes des temps. Voilà une autre lecture essentielle pour les chrétiens. L’analphabétisme est aussi présent aussi dans le monde religieux: le langage de la foi est devenu indéchiffrable. Dans l’histoire du monde qui s’écrit, ils sont légion à ne pouvoir reconnaître le «Verbe» qui s’est fait chair?

Dimanche dernier, le pape a ouvert un synode (une réunion d’évêques et de spécialistes) sur l’Amazonie. Les thèmes mis de l’avant par François sont audacieux: l’écologie, la place des femmes dans l’Église, l’ordination d’hommes mariés, etc. Et dans son message d’ouverture, le pontife a redit que «l’Église ne peut pas rester telle qu’elle est»; il est impossible de continuer avec l’idée qu’il faut agir de telle manière parce qu’il en a toujours été ainsi.

Une invitation à lire ce que l’Esprit dit à nos Églises pour être «fidèle à l’avenir» (Yves Congar).