Je me suis présenté à un bureau de vote par anticipation samedi dernier. Je n’étais pas inscrit dans cette région et je n’ai pas pu voté. En sortant, j’ai dit aux scrutatrices: «J’irai donc voter lundi prochain. Ce sursis sera peut-être à l’avantage d’un parti: je pourrais changer mon idée.» Et j’ai réfléchi cette semaine.

«Pour qui Dieu voterait-Il?» Je me suis posé cette question saugrenue. Certains diront qu’Il ne peut pas voter, Il est citoyen des cieux et non du Canada! Comment les élections pourraient-elles intéresser Celui qui, par nature, est au-dessus de toutes ces joutes politiques? Croire que Dieu est impassible face à la vie en société et à ses enjeux, c’est se tromper sur son identité.

Pour les chrétiens, Dieu s’est incarné en Jésus. Il est descendu des hauteurs des cieux par amour pour cette Terre. Il est intéressé par tout ce qui se passe ici-bas. Au cours de sa vie terrestre, par ses paroles et ses actes, Jésus a fait bouger les politiques de son époque.

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Jésus a mis en valeur la dignité de certaines personnes négligées: en allant à la rencontre d’une femme de Samarie, en rabrouant les disciples qui éloignaient de lui les enfants, en marchant vers l’aveugle itinérant que d’autres cherchaient à faire taire.

Il a aussi eu des gestes révolutionnaires… Il a fait un fouet avec des cordes pour chasser les commerçants du temple (s’Il revenait, je parie qu’Il construirait des ponts et en bloquerait d’autres). Même lors de son procès, Il a bravé les autorités romaines en refusant de répondre à Ponce Pilate.

Lorsque les pharisiens cherchaient un moyen de s’esquiver de leurs responsabilités citoyennes en refusant de payer leurs impôts, Il leur a répondu: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.»

Un chrétien ne peut donc pas faire fi de la politique. Et lorsque je m’intéresse à la politique, je le fais à partir de toutes les dimensions de mon être, y compris mes croyances religieuses. Je ne fais pas de coupure entre le croyant que je suis à la messe et le citoyen, dans la société. C’est une question d’intégrité. Je ne suis pas de ceux qui prônent une coupure entre la foi et la vie sociale. En faisant ainsi, on appauvrirait l’une comme l’autre.

Vous comprenez alors que c’est à travers le prisme de mes croyances et de mes valeurs que j’évalue le programme de chaque parti. Mais ce n’est pas évident pour autant. Parce qu’aucun parti politique n’embrasse toutes mes options. Aucun n’a le monopole sur l’ensemble de mes croyances. Il est normal qu’il en soit ainsi. Et probablement sain dans un pays multiculturel et diversifié comme le nôtre. Imposer l’intégralité de ses croyances viendrait à cautionner la charia dans certains pays.

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Je reviens au choix de Dieu. Pour qui voterait-Il? L’encyclique du pape François sur la sauvegarde de l’environnement Le rend si proche des Verts. À la suite de l’accueil en faveur des immigrés (en pleine crise humanitaire, 25 000 Syriens ont été reçus au Canada), Dieu se réjouit sûrement des politiques d’ouverture du gouvernement Trudeau.

Lorsque Scheer a exprimé son opposition à l’avortement, tout en niant être anti-choix pour ne pas imposer sa foi religieuse dans une société pluraliste, ses convictions et sa pondération ont certes été appréciées. Et face aux idéaux du Nouveau Parti Démocratique en faveur de la justice sociale, comment ne pas y voir l’écho du message du Nazaréen sur les collines de Galilée?

Pour qui Dieu voterait-Il? Quels enjeux prioriserait-Il? La justice? La sauvegarde de la Terre? La solidarité avec les pauvres? La paix mondiale?

Lundi, chacun votera à partir de son discernement et de ses sensibilités. À partir de l’importance qu’il accorde à certains enjeux pour relever les défis de notre temps. Pour évaluer ce que chaque parti propose, il ne faudrait pas se limiter à une image controversée, une croyance douteuse ou une phrase-choc, souvent utilisées pour caricaturer et voiler l’essentiel. En faisant ainsi, on devient complice des réseaux sociaux et des autres médias du même acabit.

Nous pouvons faire mieux.

Cette semaine…

Proposé la lecture des «carnets du parvis» de Jonathan Guilbault. Il développe avec brio des critères de discernement mis en exergue par les évêques catholiques du Canada (Voter en tant que catholiques, cecc.ca). Comme il le dit «ces modestes réflexions contribuent à notre intelligence des défis que nous avons à relever comme collectivité» (carnetduparvis.ca).

Lu le testament spirituel de Claude Ryan (Novalis, 2004). Il dit: «La politique offre un vaste champ d’application pour la pratique de conduites inspirées de l’Évangile. Nous sommes enclins à penser que les passages les plus percutants de l’Évangile sont de l’ordre du conseil pour des personnes qui ont choisi de vivre en marge du monde. Tel n’est pourtant pas le cas. L’appel à la conversion du coeur s’adresse à tous. Il ne fait pas exception pour ceux et celles qui sont engagés dans la politique. La conversion doit se traduire non par des gémissements vains, mais par des actes concrets.»

Retrouvé ce passage de Thomas d’Aquin: «Lorsqu’un engagement politique est vécu à la hauteur d’un service désintéressé envers tous, c’est là que l’on obtient la plus haute forme de charité, parce qu’elle ne se limite pas à nos proches, mais est ouverte aux besoins de tous.» Merci aux candidats des différents partis qui visent une telle hauteur et permettent la démocratie.

Refusé de regarder le documentaire de «Denise au pays des francos». C’est un geste politique de ma part. Je me suis d’ailleurs demandé de quels francos parle-t-elle? des francophiles? des Francofolies? des Franco-Albertains? des partisans du général Franco? Je n’aime pas ces gens qui appauvrissent ma langue en prenant des raccourcis de la sorte.

Hésité avant de téléphoner un ami québécois. Le français que je parle l’indispose-t-il autant qu’il met en colère Denise? Devrais-je lui parler en anglais? Et avec ces touristes qui viendront chez-nous l’été prochain, devrais-je limiter mes conversations pour ne pas avoir le jugement de Denise? J’ai dit à mon ami qu’autant que la sortie de Denise, c’est le silence de millions de Québécois qui m’a fait mal. Je n’ai lu aucun commentaire d’une personnalité publique qui aurait pu apporter des bémols aux propos dénigrants de Denise. Le silence fait mal. L’abstention aussi.

Allez donc voter!