Vladimir Poutine, nouveau maître du monde?

Exclu sans ménagement du G8 (pays parmi les plus riches au monde) après son annexion de la Crimée (Ukraine) en 2014, le maître du Kremlin est aujourd’hui en train de devenir un arbitre indispensable du chaos international créé par la diplomatie erratique de Donald Trump et l’inaction d’une Europe en proie à ses nombreuses contradictions internes. Poutine en est le grand bénéficiaire: il prend position sur presque tous les sujets sensibles, s’engage partout, devient incontournable. De la Syrie à l’Afrique, en passant par la Corée du Nord et l’Amérique latine. D’importants dirigeants du monde (Emmanuel Macron, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdoğan, Kim Jung-un) se succèdent à Moscou. Le slogan cher à Trump devient ainsi: «Make Russia Great Again!»

L’arbitre du chaos syrien

Dans le nord de la Syrie, on craignait avec raison un bain de sang dans la bourgade de Manbij, tenue depuis trois ans par les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG). À la suite du récent retrait prématuré des militaires américains de la région, la guerre paraissait inévitable. Entre les forces prorégime, décidées à y réimposer l’autorité de Damas, et l’armée turque, déterminés à les en empêcher.

Mais de tels affrontements n’auront probablement pas lieu. Grâce à Moscou qui les juge «inacceptables». Ankara a immédiatement obtempéré. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan laisse les troupes progouvernementales entrer dans cette ville stratégique pour le gouvernement syrien. Ainsi, trois ans après la chute des quartiers rebelles d’Alep, facilitée par l’intervention militaire aérienne de l’armée russe, Vladimir Poutine impose une nouvelle fois sa loi.

En décembre 2016, la reconquête de la métropole du Nord syrien, signalait en effet l’effondrement de l’insurrection anti-Assad. Celle de Manbij aujourd’hui préfigure la fin de l’autonomie de fait des Kurdes dans cette région du pays. Poutine, le diplomate, peut désormais envisager la réunification du pays autour de Bachar Al-Assad, au grand dam de l’Occident.

Nouveau maître du jeu africain

La République centrafricaine est l’équivalent syrien de l’Afrique. En octobre 2017, le président de ce pays pauvre et meurtri, Faustin Archange Touadéra, luttait désespérément pour réprimer une dizaine de milices qui menaçaient son régime. L’année précédente, la France venait de retirer ses troupes de son ancienne colonie. Un embargo sur les armes empêchait le gouvernement d’équiper ses propres soldats. À court d’options, M. Touadéra s’est tourné vers le président russe Vladimir Poutine.

En quelques semaines, une société minière et une société de sécurité liées à Yevgeny Prigozhin, un proche de Poutine, auraient été enregistrées à Bangui, la capitale. En décembre, la Russie a réussi à faire pression pour que l’embargo sur les armes soit levé. Peu après, elle a envoyé des armes et des mercenaires pour renforcer le régime de M. Touadéra. Lorsque trois journalistes russes ont tenté d’enquêter sur les opérations ténébreuses russes en République centrafricaine, ils ont été trouvés morts en juillet 2018.

Les 23 et 24 octobre, c’est d’ailleurs toute l’Afrique qui était réunie dans la ville russe de Sotchi, dans le cadre d’un sommet inaugural destiné à marquer le retour de la Russie sur le continent africain. À l’occasion, Poutine accueillait des représentants des 54 pays africains, dont 43 chefs d’État ou de gouvernement.

Le Canada peut-il ignorer la Russie?

La Russie est déjà le premier fournisseur en armements de l’Afrique. Elle approfondit ses relations dans des domaines comme l’exploitation minière et la sécurité avec des pays importants comme la République démocratique du Congo. En Amérique latine, le président socialiste du Venezuela, Nicolas Maduro, défie Washington grâce à Poutine qui a dépêché au pays des «conseillers» militaires.

Vladimir Poutine considère l’effondrement de l’Union soviétique en décembre 1991 comme la plus grande catastrophe géopolitique du 20e siècle. Il a de nouvelles ambitions mondiales. Sa Russie aspire à devenir la force suprême d’équilibre dans l’Afro-Eurasie du 21e siècle grâce à une créative combinaison d’interventions diplomatiques et militaires.

La place marginale qu’occupe la Russie dans les calculs stratégiques à Ottawa constitue ainsi l’une des grandes énigmes de la politique étrangère du Canada de ces dernières années. Ce constat transparaît dans le fait que l’actuelle ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland n’est pas autorisée à se rendre en Russie. Mais le Canada peut-il feindre d’ignorer la Russie?