Dans la nature, le flamboyant baroque fait place à la modestie romane. Les couleurs ocres remplacent les oranges éclatants. Les branches se déshabillent de leurs feuilles et nous révèlent leurs lignes élégantes. J’aime la forêt lorsqu’elle se prépare à accueillir novembre.

En roulant sur la piste cyclable cette semaine, j’étais accaparé par mes inquiétudes d’homme et de curé. Je réfléchissais sur mes amitiés à entretenir, les paroisses à animer et à financer, l’Église à rendre plus crédible. J’étais inquiet. Presque découragé. En regardant sur le côté, je vois le soleil se mirer dans la baie de St-Simon. Autour, les sapins imitaient des enfants jouant autour d’une piscine. Les couleurs étaient sublimes. Uniques. L’air était frais. Et je me suis dit: «Comme c’est beau!»

À ce moment précis, je n’avais plus d’inquiétudes. Plus de stress. Juste un sentiment de bien-être. De paix intérieure profonde. De communion avec la création (pour le croyant que je suis: «avec Dieu»). Ça n’a pas duré longtemps, mais ce fut suffisant pour me convaincre que je vivais pour ces moments-là. C’était une pause plus que bénéfique: salutaire! dans le train-train quotidien.

De tels moments j’en ai aussi vécu en écoutant de la musique. Parfois en faisant mon jogging. Souvent dans une église.

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Le philosophe Charles Pépin a cherché à comprendre ce besoin humain d’être en contact avec la beauté. S’inspirant de Kant, il dit que pour faire le bien, il faut dominer son penchant naturel égoïste. Pour trouver le vrai, il faut analyser des données et soupeser les arguments. Pour goûter ce qui est bon, il faut lutter intérieurement et faire triompher sa sensibilité. Or, lorsqu’on s’exclame «C’est beau!», ce sentiment ne résulte d’aucun conflit interne. Pas plus d’un effort ou d’un travail de l’intellect. Toutes les composantes de notre être sont en harmonie.

«C’est beau!» Ce sentiment authentique d’intensité n’obéit pas à des conventions; il est dépourvu d’intérêt (social, financier, etc.) et sans finalité. Il est possible à tous, indépendamment de ce qui peut séparer les humains: la condition sociale, l’éducation, le revenu, etc. Une telle expérience nous réconcilie avec la part mystérieuse de la vie. La beauté, c’est s’approcher du mystère sans être effrayé. Au contraire: elle nous fait aimer ce que nous ne comprenons pas!

Pour Pépin, il est plus facile de s’exclamer face à la beauté d’un paysage qu’en face d’une œuvre d’art. Parce que celle-ci nous renvoie souvent aux intentions de l’auteur ou aux critiques d’experts. Ce raisonnement court-circuite la beauté pure.

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Nous avons besoin de ces moments de grâce où notre perception s’éclaire de nos expériences, du désir de communion en nous, de l’ouverture à plus grand que soi. La beauté nous récompense. Elle nous façonne, plus qu’elle nous fascine. Elle nous forme de ses valeurs. Elle nous rend présent au monde. Elle nous apprend à aimer sans posséder. Elle élargit le champ de nos possibilités.

La beauté atteint son paroxysme lorsqu’elle réalise sa promesse de pouvoir être partagée avec d’autres. À ce moment-là, je ne suis pas seulement en harmonie avec moi-même, mais aussi avec les autres. «C’est beau!» doit s’entendre comme une invitation à vivre ensemble.

Peut-être que c’est ce dont notre pays a désespérément besoin au lendemain d’une élection qui a mis au jour nos différences régionales. S’offrir le luxe de fréquenter la nature pour éveiller le désir, plus ou moins enfoui, de vivre ensemble. Harmonieusement.

Cette semaine…

Ramassé les légumes du jardin. Et les fines herbes plantées autour du presbytère. Quel prodige sous la terre. Cette mère nourricière prodigue ce dont nous avons besoin. Mais en levant les yeux, on se rend compte que le prodige s’élance aussi vers les cieux.

Texté cette phrase de Pépin: «La contemplation des cimes enneigées, la fascination devant un tableau, un monument, un enchaînement d’accords, en nous offrant cet instant d’arrêt dans l’action quotidienne, peuvent nous réconcilier avec nous-mêmes, avec notre capacité d’intuition.»

Salué la beauté (Rimbaud). Celle d’une falaise en la longeant. Apprendre à saluer la beauté, c’est reconnaître sa petitesse face au mystère. C’est accepter d’accueillir le mystère au lieu de chercher à l’expliquer. C’est y participer au lieu de le contempler. C’est être davantage publicain que pharisien.

Accepté l’invitation d’aller parler à des classes d’étudiants. En les invitant à développer leur unicité, je leur ai parlé de la rose qui voulait devenir un arbre. Pourtant, ce qui lui est demandé, c’est de devenir le plus «rose» possible. C’est ainsi qu’elle va s’élever et réussir. En rentrant à la maison, je tombe sur cette phrase de Silesius: «La rose est sans pourquoi.» Rien à comprendre de sa beauté, même si on réussit à épuiser toutes les connaissances liées à sa botanique. La beauté nous élève, sans que nous sachions comment. Comme la rose.