Dans le grand livre de la Vie

Derrière la fenêtre, mon érable Dieudonné s’est adonisé de feuilles d’or. Quand un rayon de soleil le frôle en balayant la rue, il étincelle. Et quand le ciel lui fait la bise, ses feuilles dansent comme des mains qui, dans le langage des signes, applaudissent à tout va.

Devant la fenêtre, un cactus qui part dans toutes les directions et qui pique qui s’y frotte; un pourpier couleur feu, rescapé d’un été coincé sur un balcon; un crassula imposant, tendant ses branches vers le ciel, comme une lourde prière, à côté de cette petite plante si belle et qui donne des fleurs si magnifiques et qui demeure si… anonyme!

Dieudonné et mes plantes, c’est ma forêt intime.

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C’est à travers cet infime jardin botanique que je contemple la vie qui bat autour de moi: les voisins friqués qui s’installent, une famille à la fois, dans les anciens logements des ouvriers et des petits-bourgeois de ma rue.

Il y a quelques années, ils venaient surtout de régions anglophones et j’ai cru qu’un petit Moncton s’installerait autour de moi. Ça m’a donné la frousse.

Mais tout est bien qui finit bien parce que cette vague anglicisante s’est tarie et voilà que ce sont des familles frônçaises qui prennent pied, apportant dans leurs baluchons des accents irriguant mes antiques racines toujours si assoiffées de ce lointain passé que nous partageons. Curieusement, ça me donne le goût de l’avenir!

Et puis, au-delà de ma rue, c’est la ville qui bourdonne de toutes ses couleurs culturelles. Petite humanité qui va et vient sur le damier de ses rues étroites et de ses larges boulevards, arpentant le temps comme des fourmis laborieuses pressées d’accomplir leur destin.

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Et puis, encore plus loin, c’est le pays natal, le Madawaska emmailloté dans les Appalaches, fabriquant son avenir le long des cours d’eau sur lesquels circulaient jadis tant et tant de pionniers qui lui ont donné une histoire à raconter, haute en menteries de conteurs et en flamboyance légendaire.

Et puis, derrière ce pays natal: le pays virtuel, sans frontières, l’Acadie éparpillée dans un océan de hauts faits d’arme et de moments tragiques; comme un casse-tête éclaté qu’il faut recoller avec une infinie patience, pièce par pièce, dans l’espoir qu’une fois complété on puisse redonner vie au portrait original, celui des promesses, celui d’une destinée sereine et fertile.

Et puis, toujours plus loin, très loin, une planète qui roule sa bosse polluée dans le cosmos. Des pays, des nations, des peuples, des tribus, des cultures, des langues, des démocraties, des tyrannies, des idéologies obscurantistes, des visions libératrices: un magma de joies et de cruautés entremêlées, de désirs épanouissants et de servitudes toxiques, de fatalités cruelles et de providences incommensurables.

Une planète en feu que ne peuvent éteindre les larmes de ses habitants.

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Aujourd’hui, outre les feux de la Californie, après ceux de l’Amazonie, de Fort McMurray de tant d’autres forêts, c’est dans le cœur des hommes que le feu prend naissance, comme l’attestent les images venues d’Irak, de Hong Kong, de Syrie, du Chili, de la Bolivie et même de la Catalogne. Sans oublier le Yémen, le Mali, le Soudan. Sans oublier les récentes révolutions arabes d’Égypte, de Tunisie, de Libye, d’Alger.

Sans oublier l’Argentine, le Brésil, le Venezuela.

Au début, l’huile bout doucement dans la marmite. Que des bulles: des échauffourées, des émeutes, des tentatives de rébellion, des gilets jaunes. Puis les bulles d’huile grossissent, les velléités d’en découdre avec les États s’amplifient. Puis éclatent les gros bouillons: le peuple est dans la rue. L’huile éclabousse tout. Et c’est l’incendie.

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Dans ce brasier, quelques voix tentent de traverser l’air du temps. Après la petite sirène de Copenhague, c’est la petite sirène de Stockholm, Greta, qui, en interpellant les dirigeants du monde sur toutes les grandes tribunes, interpelle chaque citoyen dans son propre quotidien.

Et c’est aussi le pape François qui tente de débarrasser l’Église de sa vieille chape de plomb pour que le monde entende à nouveau le message d’amour qui l’a fondée. C’est Barack Obama qui, dans l’ombre, tente d’apaiser l’hystérie américaine aiguillonnée par un président sans scrupule et sans vertu. C’est le Dalaï Lama qui sillonne le monde, semant la paix.

Mais c’est aussi la Maison de Nazareth, à Moncton. La Maison du Père, à Montréal. Ce sont les milliers de citoyens qui, de par le monde, œuvrent patiemment en faveur des déshérités, des indigents, des réfugiés, des exploités, des abandonnés.

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Tout ce qui est ailleurs est aussi chez nous. En chacun de nous. Notre capacité d’apprendre et de comprendre s’arrime à notre besoin d’aimer et de partager.

Il ne s’agit pas de se perdre en transe mystique, de s’écorcher les genoux à faire des dévotions du bout des lèvres. Il s’agit de se maintenir droit dans ses bottes. D’oser avoir le courage de croire que chaque petit geste d’amitié, chaque sourire, chaque pardon, compte pour beaucoup dans le grand livre de la Vie.

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C’est une chronique plutôt méditative que je vous livre aujourd’hui. Parfois, le silence nourrit plus que tous les bruits du monde. Parfois, le rire doit céder la place au recueillement.

C’est ma façon de rendre hommage à mon ami Robert Pichette, décédé jeudi dernier, cette âme écorchée qui a su, sa vie durant, sublimer ses propres angoisses pour donner au monde ce qu’il avait de plus précieux: son talent, son intelligence, sa conscience si vive, et parfois si cruelle, de la vie qui bat.

Il l’a fait avec panache, le verbe haut, le ton ferme. Son mépris du misérabilisme et de la médiocrité n’était pas un signe d’arrogance, mais une révolte contre l’ignorance béate qui engendre la peur de la liberté.

Il ne craignait pas la vérité, car il voulait ce qu’il y avait de mieux, de plus beau, de plus grand. Non pas pour lui, mais pour son pays, l’Acadie, et ses déclinaisons provinciale et nationale. Il voyait loin devant.

Salut, Robert! Merci! Et regarde-nous bien aller maintenant!

Han, Madame?