Brrr…

Méchante grosse commotion sociale au Québec le jeudi 31 octobre: fallait-il, oui ou non, permettre aux enfants de faire la tournée de l’Halloween, vu les exécrables conditions météo?

En effet, devant les menaces de pluie abondante, plusieurs municipalités avaient décidé de repousser cette activité au lendemain, 1er novembre, jour de la Toussaint.

Comme le mot Halloween signifie All Hallows Eve, c’est-à-dire, «veille de la fête de tous les saints», on proposait donc de repousser la veille de la fête de la Toussaint le soir même de cette fête de tous les saints! C’est comme si on remettait la veillée pascale du samedi saint au dimanche soir de Pâques!

Évidemment, on comprend facilement que des parents répugnent à l’idée d’envoyer leurs enfants quêter du sucre chez les voisins un soir de tempête. Même si, soyons réalistes, ces circonspections parentales entrent en contradiction avec le fait que dans les films d’horreur – et Dieu sait que l’horreur est en vedette le soir de l’Halloween! – il fait justement toujours tempête!

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En fait, que célèbre-t-on au juste le soir de l’Halloween? Pour beaucoup de monde, c’est simplement un soir où l’on déguise les enfants afin qu’ils aillent rançonner les voisins pour quelques bonbons.

Au diable le sucre, le gluten, les arachides et les oursons au cannabis!

Mais pourquoi le fait-on?

Et pourquoi précisément la veille de la fête de tous les saints? Suivie, elle, le lendemain 2 novembre, par le jour des morts, grande commémoration de tous les défunts. Y compris, surtout, ceux et celles qui nous étaient proches.

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Il y a des siècles, la fameuse veillée de l’Halloween, fête païenne, servait de moment exutoire pour chasser le mauvais œil et conjurer le mauvais sort.

Novembre signalait le retour de la période froide de l’année, la noirceur s’installait, on avait peur, tandis que loups garous, vampires et sorcières, eux, reprenaient du poil de la bête et pouvaient s’en donnaient à cœur joie. Ce vieux moment «païen» était une sorte d’exorcisme populaire visant à rétablir un sentiment de réconfort devant l’inconnu menaçant de l’hiver.

L’Église a vu dans cette démarche superstitieuse le moment idéal pour raviver son message d’un monde meilleur, celui qui vient après la mort, en y accolant un temps fort célébrant les saints et, le lendemain, les défunts, pour faire luire une petite lumière au bout de ce tunnel terrifiant.

On comprend que pour les peuples ignorants et incultes du temps, cette promesse d’allégresse et de bonheur céleste ait pu les rendre plus sereins en les amenant à troquer la peur de la vie pour l’espérance de l’au-delà.

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Mais force est de constater que depuis des lustres déjà, on célèbre surtout le moment païen de ces trois jours. L’habitude culturelle a remplacé la tradition cultuelle!

Cela dit, la laïcité, dont on débat tellement depuis des mois, n’a rien à voir avec ça, même si certains confondent allègrement laïcité, athéisme et paganisme!

Ici, le jour de la Toussaint et le jour des morts ne sont plus vraiment célébrés, alors qu’au même moment nos cousins frônçais (chez qui fait rage aussi présentement un débat sur la laïcité!) n’y vont pas avec le dos de la cuillère: la Toussaint est un jour férié et les jeunes ont deux semaines de congé scolaire! Parité! Parité!

Ici, d’une veillée plutôt sombre aux connotations fantasmagoriques qui servait de moment exutoire pour chasser le Mal, on est passé à une célébration édulcorée du lugubre dont le signifié est devenu particulièrement insignifiant! Autres temps, autres mœurs.

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Oui, l’Halloween n’est plus qu’un très mince reflet de ce que furent, jadis, les nuits de peur et d’épouvante que bravaient les humains chaque soir, quand le crépuscule descendait devant leurs grottes, et plus tard sur leurs hameaux, sous les hurlements lointains de loups affamés.

Nous en vivons la version Disney: celle de la distribution de bonbons à des enfants surexcités et poussés à cette quête par des adultes encore plus excités qu’eux qui font semblant d’avoir peur.

Puisque cette célébration de l’Halloween ne signifie plus qu’une cueillette de friandises, elle pourrait facilement être reportée à un autre moment du calendrier, un moment qui convient mieux aux parents, aux écoles, aux édiles, aux flics, et aux vendeurs de costumes et de bonbons. L’été de préférence!

Après tout, s’il ne s’agit plus que de rendre un vibrant hommage à la société de consommation capable de sucer la plus infinitésimale moelle vitale de toute fête, religieuse ou non, pour mieux la métamorphoser en un autre de ces moments mercantiles dérisoires qui ponctuent aujourd’hui les grandes dates du calendrier, autant faire fi des fâcheuses entraves météorologiques potentielles susceptibles de nuire à nos célébrations artificielles.

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Bon, je relis mes propos et j’avoue que je ne suis pas certain d’être d’accord avec tout ce que j’écris!

En réalité, j’essaie de saisir, sous la modernité superficielle qui encombre nos vies de tant d’obligations parentales et sociales, ce qui nous relie à l’humanité d’avant, celle à qui nous devons d’être là, aujourd’hui.

Et bien sûr, il n’est plus nécessaire d’avoir peur des monstres, ceux qui se terraient dans les forêts magiques de nos ancêtres ou ceux qui se cachaient sous nos lits d’enfants.

Mais en éloignant de nous, au fil du temps, ces peurs inutiles, n’avons-nous pas aussi jeté le bébé avec l’eau du bain?

C’est par le brassage des superstitions et des idées d’une époque révolue que nous sommes en mesure aujourd’hui de savoir mieux et de comprendre plus. Et c’est à cette humanité disparue dans la brume de l’Histoire que je pense.

C’est ben d’adon, comme on dit, parce qu’il nous reste tout le mois de novembre pour y penser, vu que novembre est le mois des morts!

À moins qu’on préfère se concentrer sur le prochain tourbillon culturel au calendrier, celui du temps des Fêtes. L’important n’est-il pas de s’envoyer en l’air pour calmer nos angoisses existentielles?

C’est exactement ce que tentait déjà de faire, à sa manière, avec ses croyances, l’humanité des temps passés qui hantera tout le mois de novembre…

Brrr…

Han, Madame?