Ce 9 novembre marque le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Je m’en souviens. Comme d’autres se souviennent du lieu où ils étaient lorsque le premier homme a touché la lune.

J’étais dans une chambre de la résidence universitaire. Quelqu’un a crié d’un bout à l’autre du corridor: «Le mur est en train de tomber!» Vraiment? Ma génération n’a pas grandi avec la peur de l’extrémisme religieux et des attentats terroristes. Mais avec celle de la menace nucléaire, conséquence d’un monde brisé en deux. Dans nos cours d’histoire, on voyait des photos du mur qui symbolisait la rupture entre deux manières de vivre, entre deux blocs qui s’opposaient, entre deux chiens prêts à mordre.

«Le mur est en train de tomber!» Vraiment? Pas possible! Ce soir-là, en 1989, c’était un jeudi soir. Le commencement de la fin de semaine. Avec le congé de l’armistice, nous avions une longue fin de semaine pour célébrer.

Nous sommes plusieurs résidants à s’être agglutinés autour de la télévision de la salle commune pour voir les images de ce qui se passait à Berlin. C’était avant les portables et les téléphones intelligents. Le simple fait d’être ensemble à regarder d’autres gens rassemblés nous rendait proches d’eux. Avec eux, nous écrivions l’histoire. J’ai le sentiment d’être de cette génération qui a ouvert une brèche dans un mur. Une brèche que rien ne peut endiguer, en dépit du contexte actuel. Celle de l’ouverture, de la mondialisation et de l’internationalisation des systèmes.

En ce jour anniversaire, plusieurs images et commentaires vont faire revivre l’espoir du début novembre 1989. Chacun va tenter de déterminer le rôle de chacun. La séquence des événements. Les répercussions et ce qu’il reste encore à faire pour en arriver à la réconciliation.

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Et le rôle de l’Église dans la chute du mur? Il a été majeur. Déterminant. Il faut ignorer l’histoire pour ne pas savoir que les religions sont capables du meilleur comme du pire. Elles peuvent être un lieu de réconfort et de bienveillance pour des blessés de la vie, tout comme elles peuvent être à l’origine de pratiques d’exclusion. Elles peuvent favoriser la connaissance et faire briller la vérité, tout comme elles peuvent permettre l’obscurantisme. Elles peuvent s’acoquiner avec des pouvoirs dictatoriaux, tout comme elles peuvent être un ferment pour la démocratie.

Dans les pays du bloc communiste, l’Église a été le levain enfoui dans la pâte humaine pour faire se lever des peuples. Bien avant l’automne 1989, des communautés religieuses (celle de Taizé notamment) accompagnaient secrètement des milliers de jeunes dans leur quête spirituelle et les invitaient à se faire entendre. Dans les semaines qui ont précédé la chute du mur, de nombreuses églises protestantes accueillaient des croyants pour des veillées de prière silencieuse.

Du côté catholique, personne ne conteste le rôle spirituel et politique joué par Jean-Paul II. Ce pape allait éveiller chez ses contemporains la soif de vérité, le désir de vivre leur religion dans la société et la liberté de conscience. Ces réalités avaient été occultées pendant près de 45 ans. Les messages du pape lors de ses trois pèlerinages en Pologne et dans ses écrits ont résonné non seulement dans sa patrie, mais ont nourri les aspirations de plusieurs croyants des pays communistes.

Il a certes contribué à l’organisation d’une résistance pacifique de l’autre côté du rideau de fer. Les leaders religieux n’ont jamais appelé à la violence. Mais à l’union des différentes forces en présence.

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Après la chute, l’Église maintenue silencieuse pendant les années d’oppressions a commencé à faire entendre sa voix. Nous avons entendu des histoires d’églises détruites, des témoignages de chrétiens persécutés, de prêtres assassinés et de fidèles laissés à eux-mêmes. Avec 1989, l’Église renaissait à l’Est: le Vatican renouait les liens avec de nombreux pays et des évêques étaient nommés officiellement dans nombre de diocèses ayant des sièges vacants.

Plusieurs s’imaginaient que l’Église allait occuper une place prépondérante dans la nouvelle société. L’espérance a fait place à la désillusion: la sécularisation s’est imposée dans plusieurs lieux. Faute d’un leadership religieux nombreux et bien formé, les masses se sont laissées séduire pas le matérialisme occidental.

Mis à part la Pologne catholique et le caractère national de certaines Églises, l’influence de l’Église décline dans plusieurs ex-pays communistes. Le jugement de Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses, est implacable. Pour lui, les Églises qui ont joué leur rôle dans l’effondrement du communisme se trouvent aujourd’hui en situation d’avoir à en payer le prix.

Dans les pays de l’Europe de l’Est, les différentes Églises protestantes, orthodoxes et catholique ont du mal à accompagner les peuples dans l’apprentissage de la démocratie. Ces Églises peinent aussi à trouver leur place dans les débats de société. Entre le silence de certaines Églises et la contagion du pouvoir soviétique sur l’Église orthodoxe russe, il doit y avoir une place pour la voix chrétienne. Il faut trouver le ton juste. Le timbre de l’évangile. Et l’intensité des exigences morales pour notre temps.

Grâce à l’Église, un mur est tombé. Maintenant une Église est à ériger. Forte et solide. Comme un mur? Non! Comme un pont qui unit!