La poudrière latino-américaine

Il n’existe presque pas de pays de l’Amérique latine qui ne soit présentement l’objet ou sous le spectre de préoccupantes convulsions sociales. Et, pour cause, tous les ingrédients sont réunis pour transformer cette région en proie à de sombres perspectives économiques en une poudrière. Par ailleurs, le retour des militaires au-devant de la scène politique, à la faveur des crises, menace de modifier durablement l’essence de la démocratie à travers la sous-région.

En Bolivie, le dirigeant socialiste Evo Morales s’exilait lundi au Mexique après avoir démissionné la veille sous la pression conjuguée de l’armée et d’une partie de la population bolivienne. Morales affirmait avoir été réélu le mois dernier pour un quatrième mandat. Mais son élection a été contestée au motif qu’il l’obtenait à la suite d’une falsification des résultats des urnes et en violation de la constitution de la Bolivie qu’il avait lui-même fait rédiger et ratifier par référendum.

Quelques semaines plus tôt, lorsqu’il avait annoncé une réduction des subventions des carburants, une vague de protestations populaires avait contraint le gouvernement équatorien du président Lenin Moreno à fuir la capitale, Quito. Au Chili, modèle de gouvernance macroéconomique, la capitale Santiago connaissait fin octobre sa pire violence en trois décennies, les citoyens exprimant leur colère face à l’inégalité des richesses et au coût élevé de la vie.

Le Venezuela poursuit lentement sa marche vers son implosion sous le gouvernement socialiste révolutionnaire de Nicolas Maduro. L’économie du pays devrait se contracter d’un tiers cette année, poursuivant ainsi un effondrement qui n’est le fruit ni d’une guerre ni d’une catastrophe naturelle, mais d’un désastre humain, par le fait d’une lutte fratricide entre Maduro et le leader de l’opposition Juan Guaidó.

Cuba est également confronté à des temps économiques difficiles, en partie en raison des sanctions de l’administration Trump.

En Argentine, l’élection fin octobre à la présidence du pays du péroniste Alberto Fernandez, allié à l’ex-présidente Cristina Kirchner, à la tête du pays mettra vraisemblablement fin à une parenthèse libérale de quatre ans. Cette victoire du péronisme, dans un contexte de crise économique, fait craindre un nouveau dérapage de l’Argentine, comme en 2001. Des accusations de fraude et de corruption ont été portées contre Cristina de Kirchner avant son retour au pouvoir.

Au Brésil, l’élection l’année dernière à la présidence de l’ancien enfant terrible de l’armée et leader de l’extrême droite Jair Bolsonaro, surnommé le «Trump tropical», a provoqué des ondes de choc ressenties bien au-delà du pays. Son inquiétante victoire a inauguré un nouveau régime de copinage et d’incivilité et menace de mettre fin au consensus de centre-gauche de longue date qui a assuré la stabilité du pays.

Par ailleurs, la récente libération de Inacio Lula da Silva promet de changer la donne politique. L’ancien président brésilien de gauche a été emprisonné pour allégations de corruptions.

Au Pérou, la démission du président Pedro Pablo Kuczynski en mars 2018 a mis de l’eau au moulin des forces populistes du «fujimorisme» (du nom de l’ancien président Alberto Fugimori) au Congrès. Cette crise a provoqué des manifestations populaires dénonçant l’illégitimité des politiciens péruviens. La fermeture du Congrès le mois dernier par l’actuel président, Martin Vizcarra, soulève des questions sur l’avenir immédiat du pays.

Chacune des crises qui éclaboussent l’Amérique latine a des caractéristiques uniques. La frustration dans la région a été alimentée par un système politique qui, bien que démocratique, a échoué à remplir les promesses électorales. Qui pis est, la région est la moins performante au monde en termes de productivité économique. Les perspectives ne sont guère rassurantes à cet égard. En moyenne, les économies d’Amérique latine et des Caraïbes ne connaîtront qu’une croissance de 0,2% en 2019, soit la pire performance de toutes les grandes régions du monde, selon le Fonds monétaire international.

Incapable d’apporter des réponses cohérentes aux revendications des masses, les présidents à travers la région tendent à recourir aux militaires (Equateur, Chili, Bolivie, etc.) dont ils substituent l’appui à la légitimité populaire. Un jeu dangereux politico-militaire qui fait remonter à la surface de l’imaginaire populaire latino-américain de souvenirs douloureux dans une région où beaucoup ont grandi sous le régime militaire.