Une fois, c’était pas Noël

Une fois, c’était pas Noël. Mais au Pôle Nord, la fée des Étoiles et les lutins enfilaient les réunions survoltées en prévision du temps des Fêtes. Cette année-là, la tâche était plus ardue car il fallait essayer de contenter les méliméloniaux, la nouvelle génération paradoxale qui levait le nez sur les traditions tout en exigeant un gros héritage en cadeau!

De savants conteurs affirmaient que cette génération spontanée, jaillie de la cuisse musclée de Jupiter, avait fait irruption dans le Grand Bazar de la Vie au tournant du siècle dernier, pour offrir magnanimement à l’humanité l’avancée civilisationnelle de ses lumières! Des DEL.

Les fabulistes cancanaient que c’était la toute première génération de l’ère informatique, et qu’elle ne jurait que par les gadgets intelligents, ce qui forçait ces héroïques méliméloniaux à rester branchés en permanence à une prise USB!

Il n’en fallait pas plus pour que certains farceurs invétérés soutiennent que cette génération était accro à des matériaux aux propriétés toxiques, tels que le palladium, le cuivre, le plomb, le zinc, l’indium, la bauxite, le chrome, l’arsenic, le mercure, le cadmium, le lithium, qui entrent dans la fabrication de moult bébelles électroniques, et les lutins, par respect pour les humains et l’environnement, renâclaient à fabriquer ces objets possiblement létaux souvent extirpés de terre par des mineurs honteusement surexploités.

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Au même moment, le Père Noël relisait une lettre enragée – oups, pardon: enregistrée – d’une petite Viking prénommée Greta qui le sommait de ne plus donner d’étrennes aux vilains consommateurs accros de l’électronique, ainsi qu’à toutes les vilaines personnes qui prenaient l’avion, sans oublier les vilains enfants qui n’avaient pas fait l’école buissonnière cette année, de même que toutes les vilaines personnes qui avaient dit des vilaines choses à son égard.

Alarmé, ébranlé dans sa bonté légendaire, le Père Noël avait d’abord cru qu’elle faisait une crise d’hypoglycémie qui rend agressif et lui avait fait parvenir d’urgence une dinde de Noël, croyant que ce geste la calmerait, mais elle lui avait répondu qu’elle était de religion végane et l’enjoignait de ne plus donner de cadeau à toutes les vilaines personnes qui mangeaient de la vilaine viande!

Elle exigeait de plus qu’il enlève illico son vilain ceinturon et ses vilaines bottes de cuir, vilains produits d’origine animale, et l’avertissait qu’il ne trouverait pas le traditionnel vilain verre de lait de renne sous le sapin lors de sa distribution de cadeaux.

D’ailleurs, en guise de cadeau, elle réclamait un catamaran dernier cri, le New 59 de Pajot, et un approvisionnement d’un an de Joe Louis. S’il n’obtempérait pas, elle menaçait de dénouer ses tresses et de se crêper le chignon toute seule devant l’ONU au complet!

En lisant cette lettre au vitriol le Père Noël s’étouffa sur sa succulente cuisse de lapin à la moutarde, mais heureusement, Buck-à-Broue, son lutin cuistot, lui asséna une claque de bûcheron dans le dos en lançant un de ces fameux proverbes brayons: «qui n’aime pas le lapin, se bourre de sarrasin!»

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Devant ce dilemme existentiel, la question du mois fut lancée: Que faire? Que faire?

Le lutin frônçais Trëmä-Frëtïllänt, fier drageon d’une antique culture remontant à Vercingétorix, promit de dresser une liste de cadeaux pouvant convenir à cette génération dont les exigences évoquaient à ravir le célèbre conte de la princesse Greta aux petits pois qui se réveilla fourbue, dans son catamaran, après une nuit couchée sur vingt matelas recouvrant un vilain petit pois chiche.

Puisant dans la sève de ses racines culturelles, il pondit une thèse en dix volumes bourrée de citations de Voltaire que personne ne comprit, et il fut relégué à la corvée de vaisselle pendant un mois.

— J’craignans qu’on étiont sur une slippery slope every which way, lança Friggin-Vortex, le lutin monctonien récemment promu directeur de thèse lutine.

— Qu’est-ce qu’i’ dit?, s’enquit le Trema décoiffé. Qu’est-ce qu’i’ dit?

— J’disans que j’allions être compelled de faire le leg work all by myself!

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Appelés à la rescousse par la fée Alexa de Google, en visite virtuelle, les lutins jumeaux Gueling-Guelang et Gueding-Guedang accourent sans tarder et s’évertuèrent à expliquer aux autres qu’on ne pouvait pas commencer à faire plaisir à tout le monde en même temps.

— Ça fait des siècles qu’il y a toujours que’qu’un qui est pas content de son cadeau de Noël, rugit Gueding-Guedang.

— Oui, rajouta Gueling-Guelang, en tapant le sol de sa pantoufle r’troussée, on n’est pas ici pour régler les problèmes du monde, on est ici pour leur faire plaisir!

— Mais qu’est-ce qui se passe?, s’enquit la fée des Neiges qui arrivait de faire ses courses au Costco boréal où les caisses de cannes de pêches dans le sirop, son péché mignon, étaient en solde.

— Y a que le Père Noël ne sait plus comment contenter tout le monde, stridula Trëmä-Frëtïllänt, et comme le dit si bien Voltaire: «La discorde est le plus grand mal du genre humain, et la tolérance en est le seul remède». J’ajouterais même, comme le dit Pascal: «Le cœur a ses raisons qu…

— TA YEULE!, firent en chœur les autres lutins.

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Sur les entrefaites, le Père Noël fit une entrée remarquée dans l’atelier, solidement agrippé à une bouteille d’absinthe des Fils du Roy, et chantant à tue-tête «Peuple, à genoux, à qui le ti-cœur après neuf heures… »

Les lutins se regardèrent, interdits.

— Halez-y une bûche, que’qu’un!, cria Buck-à-Broue, craignant que le rubicond personnage ne s’écrase au sol.

— Worry pas ton tchoeur, here it is, répliqua Friggin-Vortex.

— Qu’est-ce qu’i’ dit? Qu’est-ce qu’i’ dit?, susurra Trëmä-Frëtïllänt.

— Toé: la vaisselle!, lancèrent Gueling-Guelang et Gueding-Guedang. Nous autres, on s’occupe du Père Noël.

Titubant, le Père Noël s’affala dans un fauteuil et leur annonça:

— C’te année, y en aura pas de cadeaux de Noël! La terre est déjà assez polluée comme ça!

Les lutins figèrent comme un bogue informatique.

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C’était sans compter sur les ressources infinies de la fée des Étoiles qui observait la scène depuis le début.

— Je vais régler ça, jura-t-elle.

Ciel, qu’allait-elle faire?

(à suivre?)