La honte

À Moncton, cette semaine, je suis tombée nez à nez sur la Main avec un jeune homme emmitouflé dans des couvertures pour tenter de se protéger du froid. Il était assis à même le sol, son chien lové dans une couverture à ses côtés, entre deux magasins, devant les passants. Il ne m’a rien demandé, mais sa présence même sur ce trottoir glacial m’a choquée.

L’employée du magasin dans lequel je suis entrée, était elle-même bouleversée de la situation et il y a de quoi. Dans quelle sorte de société vivons-nous pour permettre ce genre de situation? Comment se fait-il que nous ne soyons pas tout un chacun révoltés de cet état de fait?

Ce jeune homme n’est pas seul, ils sont 50 à Moncton, semble-t-il, à marcher la nuit pour ne pas mourir de froid et une centaine de plus à vivre sur la rue la majorité de la journée. Il y en a dans toutes nos villes, à Halifax, à Saint-Jean de Terre-Neuve. Partout où je me déplace en Atlantique, je les retrouve. Et ils sont également partout dans nos pays soi-disant «civilisés». À Paris, il semblerait même que 20% des gens qui couchent dans le métro ont des emplois à temps plein!

Et qu’on ne me dise pas que cette situation a toujours existé, que ces gens sont des drogués, des paumés, des fainéants! Personne, absolument personne, ne veut vivre sur la rue. Surtout pas quand le froid, le gel, la pluie verglaçante arrivent. Surtout pas quand ils travaillent leurs 35 heures et n’ont pas de quoi se loger.

Ce jeune homme, sur la Main, m’a rappelé un autre itinérant avec un chien rencontré, un jour, sur un trottoir à Saint-Malo. Nous avions engagé la conversation, lui aussi était souriant malgré sa situation, et moi de lui demander pourquoi il s’était embarrassé d’un chien alors qu’il n’avait rien? Parce que c’est une responsabilité, une manière, m’avait-il expliqué de servir à quelque chose dans un monde qui n’avait rien à faire de lui.

De combien d’âmes utiles, de combien de bienveillance, de combien de potentiel nous privons-nous ainsi en laissant sur la rue ces gens qui ne demanderaient sans doute qu’à jouer un rôle – si modeste soit-il – au cœur de notre société? Quel gâchis et quelle honte!