Fête du Christ-Roi demain. Drôle de solennité alors que les monarques inspirent autant la dérision que le respect. Et là où les dirigeants s’imposent brutalement, la foule sort dans les rues. Que ce soit à Hong Kong, au Liban, au Chili ou en Catalogne, les gens revendiquent le respect de leurs droits face à des dirigeants qui font sentir leur pouvoir avec puissance et autorité.

Comment affirmer la royauté du Christ? Jésus lui-même connaissait les risques d’un tel titre alors que les gens attendaient un Messie. Or, son royaume ne peut se comprendre en dehors de la charité. Et l’amour peut-il régner ailleurs qu’au centre de la personne? Le cœur ne se gagne jamais par la puissance, la peur ou des gestes d’éclats.

Pour symboliser la royauté du Christ, je dois me tourner vers l’enfant-roi… malgré les ambiguïtés de cette image. C’est la faiblesse et l’impuissance d’un enfant qui mobilise toute une famille autour de lui. C’est sa tendresse qui nous contraint de le servir. Ainsi de notre roi. Et de son royaume.

+++

Notre monde marche au rythme de la modernité avec la sécularisation, le mondialisme et le pluralisme. L’Église cherche à prendre le pas, mais ne réussit pas toujours. Au lieu de condamner la modernité dans son ensemble, il vaudrait mieux reconnaître certaines de ses valeurs. Tout en luttant contre les errances inhumaines et certains de ses effets destructeurs.

Pour faire face aux réalités nouvelles et ardues, l’Église doit revenir à son fondement. Le message de Jésus commence et se résume par un mot: le Royaume. C’est ce qu’il est venu instaurer. Le royaume qu’imaginent les enfants: avec de la paix et de l’amour. Les spécialistes de la loi, les docteurs et les autorités de son époque avaient dépassé ce stade de l’enfance. Ils étaient choqués de son discours.

Ce qui les embarrassait davantage, c’est l’effet que le Nazaréen avait sur les foules. Son message trouvait un écho dans le cœur de plusieurs. Comme si ses mots à lui étaient les morceaux d’un casse-tête qui venaient s’assembler avec ceux que ses auditeurs possédaient. Ses mots, avec leurs aspirations, arrivaient à donner une image si juste et si belle du royaume.

Dans ce royaume, les petits ont les places d’honneur. Les derniers sont les premiers. Ceux qui ont du pouvoir servent les autres et cherchent le bien commun. Ce royaume était révolutionnaire. Dans ce monde régi par la Loi (juive et romaine), par tant d’observances et de rituels, Jésus se présente comme le libérateur. Pour lui, une chose peut faire évoluer la société: l’amour du prochain. Son message n’est pas fait d’interdits: il est vie, feu, création, illumination! Dans cette vie nouvelle, le cœur change. On n’a pas voulu ce message. On a fait taire le messager. Vous connaissez la suite.
Ce royaume n’est pas voulu davantage de nos jours. Parce que dans ce royaume, les vieillards ne seraient pas placés à l’écart; on ne calculerait pas leur valeur à partir de ce qu’ils coûtent à l’État, mais à partir de ce qu’ils apportent de sagesse. Les demandeurs d’asile ne seraient pas refoulés à la frontière. On n’endormirait pas le mal de vivre avec des médicaments chroniques. On aiderait les jeunes à devenir libres du pouvoir des médias sociaux et de la culture de consommation.
U U U
Le Christ a voulu libérer la personne de ses liens contraignants, d’une loi qui asservit et d’une autorité qui écrase. Sa religion (si on peut la désigner telle) ouvre un avenir plus qu’elle répète un passé. N’est-ce pas ce que la modernité a voulu? Avec d’autres penseurs du christianisme, j’aime dire que la modernité est «fille» du christianisme, au lieu de les opposer.

La démocratie, l’économie de marché, les droits civiques et les libertés individuelles n’ont pas été inventés par le christianisme. Toutefois, l’essor de ces réalités caractéristiques de notre époque a été facilité dans les sociétés chrétiennes.

Le Royaume reste à bâtir. Jésus a voulu désacraliser César et responsabiliser la personne; il faut désacraliser la croissance économique à tout prix et se sentir personnellement responsable de l’avenir de la Terre. Jésus a voulu libérer des contraintes de la Loi; il faut s’affranchir des diktats de la publicité consumériste pour vivre selon nos moyens. Jésus a voulu abolir les discriminations basées sur le sexe, les statuts sociaux et les groupes religieux; ses disciples doivent assumer ce message pour être dignes de porter le nom de chrétiens.

Nous ne pouvons nier la modernité et ses effets. Nous pouvons même y voir des germes du Royaume. Chercher à mâter la modernité, ou encore la condamner, peut mener à des réactions d’extrémisme. Ce n’est qu’en prenant son pas que nous pourrons l’aider à avancer en évitant des virages, imperceptibles au départ, mais qui peuvent éloigner du Royaume.