Une fois, c’était pas Noël (fin)

Oui, comme on l’a appris récemment, le Père Noël, après sa cuite d’absinthe, était intraitable: cette année, pas de cadeau de Noël pour personne, vu que la Terre est trop polluée.

Les lutins s’étaient tous évanouis sur le coup de cette annonce troublante. Le métabolisme du genre lutin, en effet, ne peut supporter de gros chocs émotionnels. Seul le lait de poule au rhum peut les requinquer.

Coup de chance, la fée des Dents, surgit alors du vide, claquant de tous ses dentiers, et fit apparaître une fontaine de ce précieux nectar sucré qui remit les lutins sur pied en moins de temps qu’il n’en faut pour crier let’s paaaaarrty!

De son côté, la fée des Étoiles, toujours trop heureuse de rendre service, avait spontanément annoncé qu’elle allait régler la situation à la satisfaction de tous. Mais cette fois, c’était du gros, elle aurait besoin d’aide.

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D’un battement d’ailes, elle s’en fut voir la fée des Neiges, spécialiste de la période des Fêtes. Son portfolio était impressionnant: combien de pistes de ski n’avait-elle pas enneigées d’un coup de baguette juste à temps pour les vacances, et pour éviter de cruelles faillites commerciales, au grand bonheur des skieurs qui raffolent tant de l’après-ski et de toutes ses promesses interdites!

D’un commun accord, les deux fées conclurent qu’il fallait réunir le gros des troupes pour un remue-méninge extraordinaire et lancèrent dans l’Univers leur fantasmagorique Cri du Cœur dont la réputation n’est plus à faire.

Dans une scintillante poussière de diamants, surgirent illico, de toutes les galaxies, une pléiade de fées irradiant de chaleur céleste et de bonté universelle.

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La fée des Étoiles leur expliqua le problème des cadeaux de Noël.

— De quoi parle-t-on au juste lorsqu’on parle de Noël?, s’enquit la fée Vrier, toujours un peu en retard avec les nouvelles.

— On parle d’amour, Chère, expliqua la fée Morale.

— De l’amour de la maman pour ses enfants, de l’amour des enfants pour leurs parents, renchérit la fée Conde.

— Même de l’amour de l’homme pour sa femme, précisa la fée Minine.

— N’oublions pas l’amour des grands-parents pour leurs descendants, susurra la fée Odale.

— Et l’amour des frères et des sœurs, fit leur cousine transgenre, la fée Notype.

— Et même de l’amour qui n’ose pas dire son nom, hasarda la fée Nix qui venait de sortir du placard.

— Et que dire de l’amour des amants, des amis, des collègues, des voisins, yodlèrent en trio, comme les anciennes Supremes, la fée Tiche, la fée Brile et la fée Ministe, lançant à la ronde des regards sous-entendus que personne ne releva, l’heure n’étant pas à la rigolade.

— Oui, et de l’amour de ceux qui cherchent à venir en aide…

— … de ceux qui donnent…

— … de ceux qui partagent…

— … de ceux qui nourrissent, qui soignent, qui éduquent…

— … et de l’amour de ceux qui prient pour le monde…

— Bref: on parle de l’amour des uns pour les autres, glapit la fée Rule pour couper court, car elle avait des urgences plus intenses à régler que la distribution de cadeaux de Noël, surtout dans les pays où Noël n’existe même pas.

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L’effervescence de bons sentiments était à son comble. Les fées ne portaient plus à terre. Et c’est à l’unisson qu’elles lancèrent: Oui, Noël, est la fête de l’Amour!!! Et si c’était ça, notre cadeau de Noël cette année? Dire du bien des autres, encourager l’autre plutôt que de le juger, sourire à ceux à qui on n’a pas envie de sourire, remplacer la mauvaise foi par la bonne volonté, car il n’est pas plus difficile d’être gentil que d’être bête, être poli, réapprendre à dire merci; bref, tous ces petits mots, tous ces petits rituels qui, hier encore, on appelait la convivialité…?

Les fées ne se possédaient plus. Leurs ailes vibraient comme celles des oiseaux-mouches en voyage de noces, créant un effet de vrombissement qui fit tinter toutes les clochettes des lutins, ainsi avertis que les fées avaient trouvé une solution merveilleuse au problème qui les consternait tant.

Les fées virevoltèrent jusqu’à l’atelier du Père Noël, qui dégrisait lentement, pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il fit mine de se faire tirer l’oreille, bien qu’au fond il n’eut aucunement envie de priver tout le monde à Noël de cadeaux censés leur procurer un instant de bonheur, même artificiel.

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Les fées proposèrent de saupoudrer la montagne de cadeaux de poudre magique étincelante faite d’un mélange secret de bonne humeur, de confiance, et d’empathie. C’était une recette éprouvée, tirée d’un grimoire antique oublié par les rois mages dans la crèche de Bethléem et retrouvé grâce aux recherches secrètes wikipédiformes d’un illustre inconnu. Pour plaire aux méliméloniaux, la fée Alexa de Google eut la brillante idée d’ajouter un appli marqué «@mour» dans tous les gadgets électroniques à piton!

Les lutins applaudirent à tout rompre, et l’on vit pour la première fois Gueling-Guelang et Gueding-Guedang entreprendre un tango frénétique, tandis que Buck-à-Broue se mit à giguer comme un bon – une véritable prestation six étoiles! Friggin-Vortex se jeta par terre pour essayer de faire du break-dancing: il fallut deux heures pour le désentortiller. Quant à Trëmä-Frëtïllänt, à la surprise générale, il entonna en mode beat-box le plus vieux cantique français, l’inoubliable «Entre le bœuf et l’âne gris», qui fut ovationné jusqu’au paradis!

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Et c’est ainsi que cette année-là, à Noël, tout le monde se réveilla avec, dans son cœur, tout ce dont il avait besoin pour exprimer, l’année durant, l’amour qu’il souhaitait manifester aux autres.

À mesure qu’une personne ouvrait son cadeau, son cœur aussi s’ouvrait! Le cœur était envahi d’une sensation étrange, une sorte de titillement nouveau qui n’était au fond que de l’amour…, l’amour dont tout le monde rêve, l’amour qui est encore le plus beau des cadeaux à offrir.

Et cette année spéciale fut connue, jusqu’à la fin des Temps et jusqu’aux confins de l’Univers, comme la féerique Année de l’Amour!

Han, Madame?