Antigone: le meilleur film québécois depuis Incendies

Tourner une adaptation contemporaine d’Antigone, la tragédie grecque de Sophocle, avec des comédiens pour la plupart inexpérimentés? Voilà le défi pratiquement impossible à relever auquel s’est soumise la cinéaste Sophie Deraspe. Le résultat? Le meilleur film québécois depuis Incendies (2010) et peut-être un des cinq finalistes à l’Oscar du meilleur film «en langue étrangère». Rien de moins, mes amis!

Écrite environ 440 ans avant Jésus-Christ, la pièce Antigone raconte l’histoire d’une jeune femme qui défie les lois d’une cité grecque en offrant à son frère des funérailles sacrées.

Arrêtée pour son geste, Antigone est condamnée, par le père de son amoureux, à être emmurée vivante.

Comme dans toutes tragédies grecques, le tout est saupoudré de prophètes, de suicides, de non-voyants et de complications familiales.

Grâce à un scénario absolument brillant, Sophie Deraspe (Les Loups et Les signes vitaux) parvient, près de 2500 ans plus tard, à rendre ce classique de la culture universelle actuel et pertinent.

La jeune cinéaste de Rivière-du-Loup a fait un tel boulot que son oeuvre a mérité le prix du meilleur film canadien lors du plus récent Festival international de Toronto, en plus d’être le finaliste du Canada pour l’Oscar du meilleur film «en langue étrangère».

Le casting de la jeune Nahéma Ricci, une Montréalaise d’origine tunisienne, dans le rôle d’Antigone a peut-être été la meilleure décision qu’a prise Deraspe, la jeune femme étant brillante dans son premier vrai rôle au cinéma.

C’est le 13 janvier que nous saurons si Antigone fait partie des cinq finalistes à un Oscar.

Que ce soit le cas ou non, cette oeuvre mérite d’être vue, ne serait-ce que pour son extraordinaire subtilité, sa capacité à nous mettre devant des dilemmes éthiques impossibles à résoudre et le jeu absolument magnifique de Ricci.

L’année n’est pas terminée, mais je sais déjà qu’Antigone va figurer dans mon palmarès des 10 meilleurs films de 2019, toutes provenances confondues (que je vous présenterai le samedi 28 décembre).

Les choix d’Antigone

Antigone (Ricci) est une adolescente d’origine maghrébine qui a émigré à Montréal 14 ans plus tôt en compagnie de sa soeur, de ses deux frères et de sa grand-mère.

La famille s’est bien intégrée à la société québécoise, Antigone était une étudiante modèle.

Ses deux frères n’ont toutefois pas la même éthique et flirtent avec des gangs de rue.

Un jour, le plus jeune frère d’Antigone, Polynice (Rawad El-Zein), est arrêté par la police. Lors de l’intervention, l’autre frère de l’adolescente, Étéocle, est abattu accidentellement.

Parce qu’il est majeur et qu’il n’a pas sa citoyenneté canadienne, Polynice est passible d’être extradé dans son pays d’origine, où il risque fort d’être tué en prison.

Souhaitant à tout prix éviter que son frère subisse un tel sort, Antigone élabore un plan audacieux. Lors d’une visite à Polynice en prison, elle parvient à prendre sa place derrière les barreaux. Libre comme l’air, Polynice prend la direction des États-Unis.

Accusée d’avoir aidé son frère à s’évader, Antigone est détenue dans un centre pour adolescente en attendant son procès.

Antigone est persuadée d’avoir bien agi, mais les médias sociaux, son entourage et le système de justice lui font toutefois comprendre la gravité de son geste et ses conséquences.

Antigone aura-t-elle la conviction et la volonté de protéger sa famille jusqu’au bout?

Puissant

Antigone est un film profondément teinté de gris. Il nous force à nous mettre dans la peau de son héroïne, à peser le pour et le contre de chacun de ses gestes et à en mesurer la portée.

Deraspe pousse tellement le concept de l’ambiguïté morale à ses limites qu’aucune conclusion ne nous semble idéale.

La dernière demi-heure est particulièrement puissante, alors que la scénariste multiplie les rebondissements et que la pression sur Antigone ne cesse de s’alourdir. De très grands moments de cinéma qui agissent comme des coups de poignard dans l’âme des cinéphiles.

Je salue également la capacité de Deraspe d’avoir dépoussiéré une histoire vieille de deux millénaires et demi et de l’avoir adaptée à la réalité d’aujourd’hui.

Certains segments sont même filmés à l’aide de cellulaires et son présentés comme des petits montages légèrement maladroits sur fond de musique populaire comme on peut en voir tant sur YouTube.

Difficile de faire plus contemporain!

Reste qu’Antigone ne serait pas une telle réussite sans Nahéma Ricci.

Pratiquement sans expérience, la jeune femme nous offre une Antigone d’une intensité, d’une empathie, d’une lucidité et d’une détermination qui aurait de quoi rendre jalouse certaines des plus grandes comédiennes de cette planète (je n’exagère pas, je le jure!).

À voir absolument!

 

En bref: Quand son frère est arrêté pour avoir agressé un policier, une adolescente décide de prendre sa place en prison afin que celui-ci évite l’extradition.

Appréciation: Cette adaptation très libre de la tragédie grecque de Sophocle est aussi audacieuse que réussie; un des meilleurs films de l’année, toutes provenances confondues.

Genre: Drame
Réalisateur: Sophie Deraspe
Scénario: Sophie Deraspe, adaptée de la tragédie grecque de Sophocle
Avec: Nahéma Ricci
Budget: non dévoilé
Durée: 109 minutes
Budget: non dévoilé
Une production des studios: ACPAV

ÉVALUATION (sur 5)

Scénario: 5
Qualités visuelles: 4
Jeu des comédiens: 4
Originalité: 5
Divertissement: 4

Total: 22 sur 25
(quatre étoiles et demi sur cinq)