Les sœurs déménagent. Les Trappistines de Rogersville n’auront que quelques mètres à parcourir pour gagner leur nouveau monastère cette semaine; cette distance représente pourtant un grand déplacement dans la vie de la communauté. À Bathurst, ce sont les Hospitalières de Saint-Joseph qui ont entamé leur déménagement de Vallée-Lourdes jusqu’au centre de la ville.

Cet automne, je suis allé plusieurs fois à la maison Notre-Dame-de-l’Assomption où habitaient plus de trente Hospitalières. Pour visiter une religieuse malade, pour concélébrer à des funérailles, pour animer un ressourcement. Chaque fois, je quittais avec l’idée que je n’entrerais peut-être jamais plus de nouveau dans cette maison. Je faisais mes adieux à la maison. Avec tristesse.

On a beau dire que c’est seulement un édifice, il y a plus. Les lieux nous habitent autant que nous le faisons. Si les lieux n’avaient aucune importance, comment expliquer l’engouement de certains pour aller visiter des amas de pierres en Grèce ou circuler dans les rues étroites à Jérusalem? Les lieux témoignent de ce que nous sommes. Ils nous aident à bien habiter notre vie.

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Après Tracadie (1868), Chatham (1869), St-Basile (1873) et Campbellton (1888), c’est la région de Bathurst qui a bénéficié de l’apport des Hospitalières pour relever son niveau social et culturel. En 1920, un nouvel évêque est nommé à Chatham (le siège déménagera à Bathurst pendant son épiscopat): Monseigneur Patrice Alexandre Chiasson.

Touché par le nombre de tuberculeux dans ses paroisses, il fait part de ses préoccupations aux Hospitalières de Tracadie. Il n’y a pas de sanatorium pour les soigner dans le nord de la province.

Lors d’un voyage à Rome, Mgr Chiasson fit un arrêt à Lourdes pour confier ses intentions à la Vierge. Avec la promesse d’associer le nom de Lourdes à son projet s’il voyait le jour. En rentrant au pays, il se fait offrir une propriété de mille acres par sir James Dunn pour une œuvre de bienfaisance. C’est la naissance de Vallée-Lourdes. Au début, les Hospitalières accueillaient les malades dans la maison d’été du bienfaiteur. Un an après, un sanatorium a été construit. Ensuite, un hospice (devenu Pavillon La Dauversière avec l’ouverture du foyer Saint-Camille). Et une ferme modèle.

En 1951, un incendie détruisit le noviciat et le généralat. On décida de construire une nouvelle demeure qui fut inaugurée en 1953. Cette maison, devenue au fil du temps le centre provincial des Hospitalières au Nouveau-Brunswick, est le lieu que les religieuses quittent ces jours-ci.

Sise au cœur de la vallée, cette maison a gardé les traces de ses origines. Avec la grotte érigée sur le flanc de la colline en 1940. Avec son infirmerie pour prendre soin des corps usés et plissés qui trouvent grâce auprès de Dieu. Avec sa chapelle lumineuse grâce à la douce couleur des vitraux. Ses fenêtres laissant entrer le vent pour répandre le parfum de la prière quotidienne des sœurs. Son arc surbaissé dont le style rappelle l’époque de Louis XIII et la naissance des Hospitalières à La Flèche. Les stations du chemin de croix entourées de fer forgé rappelant la couronne d’épines. Même celui qui sent sa foi vaciller trouve la paix dans cette chapelle.

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Vallée-Lourdes, c’est une concentration patrimoniale inestimable dans un minuscule îlot de la ville de Bathurst. C’est un patrimoine bâti avec le sanatorium. C’est aussi un riche patrimoine immatériel: la compassion qui touchait les cœurs en soignant les corps, et la débrouillardise pour édifier à partir «de rien». Vallée-Lourdes, c’est une réserve naturelle de compassion préservée au cours des années.

Les religieuses quittent la vallée. Mais il y a des choses qui ne peuvent s’éteindre: des coeurs embrasés, des corps guéris ou soulagés, des souffrances spirituelles allégées, des âmes réconfortées.

Il y a une dizaine de jours, je suis retourné voir mes amies. Au-delà du chemin de fer, cette vallée verdoyante en été et immaculée en hiver, fut un lieu de repos pour les religieuses affairées à soigner les malades. Au cours des dernières années, plusieurs sœurs ont bercé leurs derniers jours dans la chapelle en égrenant leur chapelet ou dans leur chambre en priant avec leurs souvenirs. Le Bon berger avait conduit son troupeau dans la vallée pour le laisser reposer (psaume 22).

Habituées aux déménagements (qui venaient avec les obédiences), la résilience des religieuses édifie ma vie spirituelle. L’une d’elles m’a dit: «au moins cette fois, nous déménageons avec toutes nos compagnes; on ne laisse personne en arrière!» Je suis reconnaissant de ce que j’ai vécu avec elles là-bas. Elles déménagement avec Celui qui nous a unis et nous réunira dans un autre lieu.

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C’est au cœur des vallées que l’âme acadienne a pris de l’ampleur pour s’élancer au-delà des collines.

Dans la vallée des possibles, à Memramcook, le Père Lefebvre et les Pères de Ste-Croix donneront des lettres de noblesse à notre système d’éducation avec la fondation du collège Saint-Joseph.

Dans la Vallée-Lourdes, à Bathurst, Mère La Dauversière et les Hospitalières ont enrichi notre système de santé de ce qui semble lui faire défaut lorsqu’il n’est régi que par des impératifs économiques: la sollicitude et la compassion.

Quand on remonte de la vallée, on prend de l’altitude. Avec un peu de hauteur, on apprécie davantage le chemin parcouru. Voilà mon souhait. Pour elles et pour nous: que nous puissions vivre dans la reconnaissance pour la bienveillance d’une vallée qui a fleuri et porté du fruit en abondance.