Le soleil va-t-il renaître?

Ces temps-ci, dès que je pense au temps des Fêtes, une image s’impose à moi avec force, surgie d’un temps très ancien, de l’âge de Bronze, peut-être. Je vois une caverne, et j’entends des bruits à l’intérieur où sont regroupés, autour d’un feu, des hommes, des femmes et des enfants, habillés de peaux de bêtes et grugeant des os.

Ils sont plus bruyants que d’habitude, comme s’ils étaient à la fois inquiets et soulagés de quelque crainte collective: on est dans la période du temps où le soleil, cette boule mystérieuse qui d’habitude éclaire et réchauffe tant après la nuit noire, se fait discret, se fait plus fuyant, plus froid.

Mais en même temps, c’est la période de l’année où, par on ne sait trop quelle magie, le soleil commencera à briller un peu plus longtemps dans le ciel, ce sont des Anciens qui le disent, et que lentement il se remettra à éclairer et à réchauffer la grotte de plus en plus fort.

Les Anciens disent aussi qu’ils ont toujours connu de tels moments qui reviennent avec une certaine régularité, et que, peut-être, il y a un ordre dans cet état de chose. Peut-être même que c’est un Esprit qui gouverne tout ça.

Même les femmes – souvent confinées dans la caverne ou aux alentours pour garder un œil sur les petits trop portés à l’exploration, et pour les protéger des bêtes affamées qui rôdent – semblent d’accord avec les Anciens, car elles ont noté aussi qu’après les grandes noirceurs revient la lumière.

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C’est l’époque où il est plus facile de croire spontanément que de penser longuement.

Mais la conscience germe, lentement. Une forme de savoir émerge de la croyance, et l’on peut se mettre à penser que le danger appréhendé des derniers temps semble en voie d’être écarté. Encore une fois.

Et si la boule de feu revient, et si l’Être-Mystère qui voit à toutes ces choses y consent – certains disent que c’est un Géant vorace qui vit de l’autre côté des montagnes – la couche de substance blanche durcie qui emprisonne la nature disparaîtra à nouveau, et la nature reprendra des couleurs et des formes, et elle donnera des baies, des racines, des animaux plus gras qu’on pourra manger pour survivre.

Une sensation étrange envahit la tribu autour du feu. Des sons inouïs surgissent des entrailles: on rit! Ça fait tout bizarre, c’est un mélange de plaisir, de délivrance, de confiance qui se communique de l’un à l’autre: la Joie!

Et c’est pourquoi cette nuit dans la grotte on fait bombance. C’est LE moment où le mystère de la croyance magique rencontre les quelques bribes de savoir, de certitudes acquises: on est sauvé!

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On apprendra avec le temps que c’est le solstice d’hiver, et que les lois de la nature sont immuables. Et à mesure que l’être humain évoluera, il découvrira d’autres mystères qu’il éclaircira grâce au développement de sa conscience, lui ouvrant ainsi les portes de la connaissance, qui élargira la conscience, et ainsi de suite dans une spirale évolutive…

Mais en même temps, devant ces mystères, l’humain éprouvera le besoin irrépressible de créer des dieux censés fixer les règles du jeu: Horus, fils d’Osiris en Égypte, ou Apollon en Grèce, ou Mithra en Perse qui devient Sol Invictus à Rome, au IIIe siècle, par exemple, et qui sera fêté le 25 décembre, qui est le jour du solstice d’hiver dans le calendrier julien de l’époque.

Ce sont toujours de grandes fêtes marquées par des libations, des décorations, des échanges de cadeaux et surtout une profusion de lumières.

Nos réveillons évoquent ainsi les boustifailles de ces saturnales romaines où maîtres et esclaves partageaient, ce soir-là, le même repas, et où l’on s’échangeait des cadeaux. Notre couronne de gui et de houx de Noël, c’est la roue de la Vie des Celtes d’avant le christianisme, tout comme le sapin. Idem pour la fameuse bûche du dessert qui rappelle celle qu’on faisait brûler pendant les réjouissances de «Yule», le Noël des peuples germaniques non chrétiens, afin d’obtenir les bonnes grâces du ciel.

La christianisation de l’empire romain abolira ces réjouissances «païennes» qui entourent ces fêtes du solstice et du 25 décembre, pour les remplacer par la célébration de la Nativité de Jésus, dont on ignore encore la date de naissance réelle. Mais on a gardé leurs bébelles! En y ajoutant la crèche.

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Notre propre temps des Fêtes rappelle toutes ces fêtes du solstice et ces divinités créées par les humains, depuis la caverne jusqu’à aujourd’hui.

Le solstice d’hiver annonce le retour du soleil et de la lumière. C’est l’essentiel pour vivre. C’est le moment où l’on tient plus que tout à ce que l’horloge céleste continue à marquer le Temps avec constance, puisque notre survie en dépend. C’est aussi un moment où la spiritualité, qu’elle soit d’essence religieuse ou non, frémit un peu en nous.

Et parce que notre pacte avec la vie est renouvelé, c’est la Fête!

Notre société occidentale donne à ce moment fort de l’année une couleur particulière, autrefois fortement liée à ses racines chrétiennes, bien que la sécularisation dépouille Noël de sa signification religieuse et cultuelle en lui substituant une effervescence commerciale et culturelle tous azimuts.

Quoi qu’il en soit, il reste que la période entourant le solstice d’hiver a toujours été célébrée. Les multiples religions passées ou actuelles n’ont fait que tenter de donner une réponse à la grande interrogation existentielle du solstice: le soleil va-t-il renaître?

L’image qui me trotte dans la tête me dit qu’aujourd’hui nous en sommes toujours là, en quelque sorte, avec toutes les certitudes acquises au fil des millénaires et tous les doutes qui naissent chaque hiver.

Ce qui demeure, c’est une pratique sociale marquée d’une sorte d’atavisme: c’est l’humain dans la caverne, partageant son réveillon, dans l’attente de la renaissance du soleil.

L’humain tout à son espérance que la vie continue. Et qu’il soit sauvé.

Han, Madame?