Le suicide britannique

En offrant jeudi aux conservateurs une majorité absolue de plus de 326 sièges sur les 650 de la Chambre des communes, les électeurs britanniques n’ont peut-être pas fait que donner à leur impétueux leader Boris Johnson les mains libres pour mener à terme le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (Brexit) à la date butoir du 31 janvier 2020. Les électeurs britanniques pourraient avoir également scellé l’acte de mort définitif du Royaume-Uni qui, de sa propre main, pourrait être réduit à une simple note de bas de page au chapitre des nouvelles relations européennes et internationales.

Pourquoi Johnson?

Passé maître dans le jeu d’échec, le mérite principal de Boris Johnson est d’avoir eu l’intuition de mener une campagne ciblée, axée sur une promesse ferme: «To get Brexit done» (Réaliser le Brexit). Cet engagement, répété à l’envi le long de la brève campagne électorale, semble avoir résonné dans une opinion publique britannique de plus en plus fatiguée de l’absence prolongée de consensus politique national sur le Brexit.

À l’opposé, le discours électoral des travaillistes ressemblait à une longue et confuse liste d’épiceries, mélangeant pêle-mêle promesses de nationalisation massive, indemnisation des femmes dans la cinquantaine et augmentation de l’âge de la retraite. Faut-il dès lors parler d’une défaite méritée des travaillistes plutôt que d’une victoire héroïque des conservateurs britanniques?

Cette question n’enlève cependant rien à la prouesse politique de Boris Johnson. Ses adversaires semblaient miser gros sur sa propension à gaffer. À leur surprise générale, Johnson a dans l’ensemble été un candidat plus habile et fort que Theresa May en mai 2017. Il n’a concédé aucun dérapage majeur.

Quel Brexit?

La majorité obtenue par Boris Johnson lors des élections britanniques de jeudi montre clairement l’intention d’une grande partie des électeurs de poursuivre le Brexit. C’est bien le processus préconisé par le candidat conservateur lors de la campagne électorale.

Aussi, en confirmant l’avis déjà émis par les Britanniques lors du référendum sur la question le 23 juin 2016 (51,9% des électeurs), ce résultat renforce la légitimité de Johnson. Il confirme en effet qu’une majorité de Britanniques veulent bien que le Royaume-Uni quitte l’Union européenne.

Tout laisse donc croire que le Brexit aura bien lieu le 31 janvier 2020. Le vote du 12 décembre ne résout pas pour autant toutes les incertitudes entourant ce processus. Par exemple, il ne permet pas de savoir le genre de Brexit que l’imprévisible premier ministre britannique a l’intention ou sera en mesure de livrer.

Commencera alors un processus qui pourrait durer des mois, voire années, sur la nature des relations qu’aura désormais le Royaume-Uni avec les Européens. L’enjeu pour M. Johnson sera de rallier sa troupe conservatrice autour de lui le temps que dureront les négociations.

Quelles implications?

Quel qu’il soit, le résultat du Brexit aura inévitablement des implications pour l’unité du Royaume, étant donné la question insoluble de la frontière nord-irlandaise. Le Brexit pourrait mettre le feu à la poudrière qu’est l’Irlande du Nord, même si cette question peut raisonnablement être réglée.

Une campagne éventuelle en Écosse pour la relier à l’UE plutôt qu’à Londres n’est pas non plus à exclure. Fort désormais de 55 sièges à la Chambre des communes, il ne serait en effet pas étonnant si le parti indépendantiste écossais, le Scottish National Party (SNP), poussait dans le sens de l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

En jeu également est la promesse creuse des partisans du Brexit d’une «Grande-Bretagne mondiale», une fois celle-ci libérée des chaînes de l’UE. Londres pourra certainement conclure des accords commerciaux avec les États-Unis et, peut-être, l’Inde. La vérité est que la Grande-Bretagne deviendra à court et moyen terme le maillon faible de l’Europe occidentale. Elle sera particulièrement vulnérable face à des pays comme la Chine et la Russie qui ne se priveront pas de l’éprouver le moment venu.

Le Brexit interviendra au moment d’un inquiétant rééquilibrage mondial entre les États-Unis, la Chine et la Russie, et entre les puissances émergentes. Dans cet ordre mondial aux contours incertains et difficiles à cerner, il incombera à l’Europe de jouer un rôle constructif. Mais l’on peut douter qu’elle le pourra sans le leadership, le jugement et la diplomatie traditionnels de la Grande-Bretagne.