Scénarios pour un solstice

L’effervescence des Fêtes atteindra son point culminant dans quelques jours. Le sapin, les décorations, la bouffe, les cadeaux, l’alcool, la musique, tout doit être prêt: l’honneur collectif est en jeu!

Pour certains, ces jours sont les prémices d’un nirvana tissé de merveilleux: des retrouvailles espérées, une déclaration d’amour désirée, une promesse attendue, un pardon accordé. Sous le sapin se cachent parfois des joies sans fin.

Pour d’autres, en panne d’énergie, c’est le temps des soupirs du genre: «J’en peux pu, chu t’a’boutte!». C’est aussi le temps des prophéties dans le style: «Moé, Noël prochain, m’en vas à Cuba!» En effet, rejoindre les hordes de touristes-tout-compris dans la grande transhumance hivernale nord-sud est devenu un exploit à la portée de presque toutes les cartes de crédit.

C’est aussi le temps des invitations redoutées et le temps des choix impossibles: quelles invitations accepter. Entre les parties de bureau, la famille nucléaire, les familles reconstituées, les familles éclatées, la parenté, les voisins, la gang d’amis ou les proches, on se sent parfois obligé de choisir entre ceux qu’on aime le plus «au fond», ou ceux chez qui la fête est la plus prometteuse «après toute».

Ö cube de Rubik existentiel!

***

Au rayon des scénarios appréhendés, il y a ces réveillons «sans cadeaux» où il se trouve toujours quelqu’un qui ne respecte pas la consigne et sort tout à coup, pour chaque convive, «un p’tit que’que chose» soigneusement enveloppé qui met tous les autres mal à l’aise de ne pas avoir transgressé les règles du jeu eux aussi, cassant ainsi l’ambiance.

Certains esprits pragmatiques fixent leur choix final en fonction du nombre d’invités, ou du taux potentiels de décibels émis par les stridulations d’enfants gavés de sucre et dégageant une énergie atomique, et qui ont tôt fait de remplir le salon de boucles, de rubans, de boîtes vides et de papiers d’emballage, en renversant au passage une coupe de Saint-Émilion grand cru sur la robe blanche immaculée en soie Shantung inlavable de tante Claudette.

D’aucuns se rendent aux réjouissances à leur corps défendant: «j’ai pas le choix», imaginant le moment fatidique où quelqu’un abordera LE sujet à éviter au réveillon, le moment où Untel aura pris son verre de trop, où mon oncle Gervais s’éreintera encore cette année en voulant battre son record de limbo rock, où l’ado récalcitrant lancera son annuel «j’ai pas demandé à m’nir au monde, moé!», tout cela brisant irrévocablement la dynamique festive du moment.

Il y aussi la catégorie des résignés: «j’ai pas envie mais faut ben; ça me dit pas mais faut bien; je file pas pour mais faut ben; je veux pas wouère parsonne mais faut ben; je veux rien savoir mais faut ben». C’est souvent ceux qui s’amusent le plus!

***

Oh! N’oublions pas non plus les rescapés du temps passé, des bonnes vieilles traditions, des messes de minuit, de la grande crèche paroissiale, des nostalgiques du Minuit, chrétiens en quête de quelques anciens frissons d’émotion collective à se retrouver à l’église à moins 25 Celsius alors qu’on n’y met plus jamais les pieds, pour mâchonner du bout des lèvres des «comme spiritout tout haut» en bâclant force signes de croix et génuflexions envers un Dieu auquel on fait mine de ne plus croire le reste du temps.

Mais tout d’un coup qu’il surveille tout ça de là-haut? Qu’il prend des notes pour le Jugement dernier? Allez, une autre génuflexion, on prend pas de chance, on sait jamais.

De toute manière, la fête nous attend et ce n’est pas le temps de raviver des affaires oubliées, surtout en cette époque de grande lucidité – oups, je veux dire: de grande laïcité, nouvelle religion de l’État.

***

Fait amusant (?) à noter en passant: même si on a tendance à l’ignorer, ou à le nier, cette nouvelle religion laïque possède elle aussi un imposant clergé chargé de veiller au respect des dogmes étatiques et au bon déroulement de la liturgie sociale qui exprime cette foi politique!

Flics, fonctionnaires, juges, avocats, enseignants, corps médical, spécialistes en tout genre, journalistes, politiciens, artistes engagés, militants de diverses causes et censeurs tous azimuts: plus de soutane ou de voile, plus de col romain, plus de chapelet suspendu au ceinturon ou de crucifix au cou, certes, mais beaucoup de costards cravates et tailleurs, déguisements griffés, toges, sarreaux, parfois jeans et baskets décontractés, appareils photos au cou, cellulaires aux poignets, témoins aux aguets. Voilà le nouveau clergé.

Plus de messes, de vêpres, de processions, de chemins de croix ou de confessions, certes, mais des manifs, des sit-in, des occupations de locaux, des marches-pour-la-cause et moult témoignages médiatiques de victimes de tout acabit. Car dans cette religion laïque, on ne confesse plus ses propres péchés, on accuse les autres d’en avoir commis. Question de perspective.

***

Enfin, à Noël quelques-uns choisissent de rester sagement à la maison, dans un esprit zen, histoire de se reposer dans la chaleur d’un silence apaisant en rêvassant sur le temps qui passe; qui passe lentement ou rapidement selon le point de vue, mais qui passe et ne revient pas, ne revient jamais, ne fait que s’étirer comme un long ruban de minutes épinglées sur la corde à linge de l’éternité.

C’est peut-être un Big Bang qui a créé le monde, mais je me demande de plus en plus souvent QUI a causé le Big Bang, et les solstices pour ordonner tout ça, et l’être humain pour en jouir. Et je me dis que Celui-là devait bien savoir que l’humanité finirait par attendre le solstice, et la suite du solstice, et il devait bien savoir qu’on finirait par en célébrer le passage.

Eh bien, c’est le moment: c’est le solstice qui approche, soyons-en heureux, car il doit bien y avoir, derrière tout ça, l’expression d’un fond d’Amour, ce mot béni entre tous.

Mais quoi qu’il en soit de tous ces scénarios, je vous souhaite des Fêtes à la hauteur de vos espérances!

Han, Madame?