Dans le mystère de Noël

Vous contemplez l’énorme dinde qui finira dans votre assiette au réveillon. Vous vérifiez qu’il y a un gros pot de Tylenol dans la pharmacie. Noël, c’est demain. Et demain, c’est ce soir que ça commence!

C’est à coup sûr le moment de l’année où le stress collectif de la «fête» atteint son apogée. Certes, il y a d’autres fêtes importantes au calendrier: déjà, dans une semaine, la veillée du jour de l’An! Suivront la Saint-Valentin, pour les amateurs de chocolat et de drames amoureux; Pâques, pour passer de l’hiver au printemps; la fête nationale (au choix); la fête du Travail, l’Action de Grâce, Halloween et re-Noël.

Et là, on recommence: tout le monde balance et pis tout le monde danse!

On peut ajouter à ces fêtes la journée internationale des femmes, le 8 mars, ainsi que la fête des mères, celle des pères, et la fausse «fête» du Niou-Brunswick (premier lundi du mois d’août), sans oublier le festival western de Saint-Quentin, le festival du homard de Shédiac, le festival acadien de Caraquet, ou encore, peut-être?, la Foire Brayonne.

Mais Noël est une fête à part. Presque la seule du calendrier pour laquelle on ne se contente pas de se mobiliser soi-même, mais pour laquelle souvent on mobilise les autres. C’est vraiment une fête que l’on tient à partager, de quelque façon que ce soit.

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Je me souviens d’un Noël, il y a des lustres, où un voisin de palier, un vieux monsieur, seul, isolé, effacé, avait frappé à ma porte le soir de Noël pour m’offrir, sur une assiette en carton, une tranche de jambon, un bout de patate, une poignée de pois. Il m’avait tendu cette assiette, où la générosité transcendait la modestie, en murmurant un «joyeux noël» timide.

Il voulait partager. Et c’est ainsi qu’est née notre amitié tissée de sourires silencieux et de confidences discrètes.

C’était plus fort que lui: il fallait qu’il partage quelque chose, en ce moment précis du temps où une sorte de pulsion mystérieuse nous incite tous, ou presque, à partager ne serait-ce qu’une étincelle de la vie qui nous habite avec un vis-à-vis, tout aussi vivant, tout aussi mystérieux.

Car chaque être est un mystère. Et en réalité, c’est peut-être ce mystère que nous tentons de célébrer, dans un brouhaha de guirlandes et de bons vœux.

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Et c’est très bien comme ça!

Car elles sont nombreuses les embûches à traverser pour arriver à ce fameux 24 décembre au soir, et à ses lendemains! Parmi ces embûches, les contraintes familiales, ou celles liées au transport, ou à la météo. Et les contraintes financières aussi, surtout pour les personnes ou les familles qui doivent contenter une large marmaille, ou encore la moitié d’un arbre généalogique bien touffu.

Pour plusieurs, ces préparatifs permettent de camoufler tout l’émotionnel qui sourd sous cette effervescence. Car Noël demeure LA fête émotionnelle de l’année.

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En fin de semaine, tout en réfléchissant à cette chronique, j’ai été happé par la nouvelle de la grosse panne d’électricité dans mon pays natal. Non seulement j’étais de tout cœur avec les gens du Madawaska, mais j’étais mal pour eux.

Certes, dans de telles circonstances, bien des gens peuvent s’en tirer mieux que d’autres: poêles à bois, fournaises, génératrices, etc. Mais je pensais à tous ceux pour qui une panne d’électricité est synonyme de menace: les malades, les jeunes mamans et leurs bébés, les personnes âgées. Et quand on sait aussi que souvent une panne de courant entraîne une panne de téléphone, pour ceux qui ne sont pas encore accros du cellulaire, c’est encore plus angoissant. Ça arrive ici, sur le Plateau, et chaque fois, je capote.

J’ai suivi le déroulement de la situation sur les médias sociaux, là où tout un chacun peut s’exprimer, parfois pour dire des choses drôles, intelligentes, informatives, et parfois, malheureusement, pour y déverser de la mauvaise foi, du ressentiment, de la vindicte.

Je craignais que certains ne profitent justement de l’occasion pour abreuver d’injures les autorités municipales et provinciales aux prises avec cette urgence, comme on le voit si souvent (dans les médias sociaux, encore!) au moindre pépin. Mais non. Au contraire!

Ce qui m’a frappé dans les commentaires accompagnant les textes faisant état de la panne, c’est la remarquable bonne volonté des gens, leur esprit d’entraide, leur reconnaissance pour toute bribe d’information visant à les sécuriser, et leur gratitude également envers tous ceux et celles qui, délaissant les préparatifs de Noël, s’employaient à rétablir le courant. Chapeau, compatriotes!

Et j’ai senti que l’esprit de Noël s’était installé sur mon coin de pays, et ça m’a ému.

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Dans quelques jours, nous refermerons l’album de cette année 2019 aussi haute en couleurs qu’en bassesses, aussi exaltante qu’éreintante.

La disparition de grands noms nous a fait dire à quelques reprises «c’est la fin d’une époque». La commémoration de grands moments du siècle dernier nous a fait prendre la mesure du chemin parcouru dans l’instauration d’une paix mondiale, et les enjeux nouveaux qui la menacent toujours.

Nous avons vu des avancées démocratiques, certes, mais ponctuées de crises sociales et de révolutions locales qui laissent présager autant de possibles libérations pour la suite du monde que de possibles désenchantements planétaires.

Plus que jamais l’environnement s’est invité dans tous les palabres, toutes les manifestations, toutes les revendications, tous les désidératas.

Les gouvernements, trop souvent à la traîne en matière de changement sociétal, se sentent de plus en plus obligés d’adopter une posture pro-environnementale. En cette matière, le monde opaque de la grande économie, qui a fait son beurre en pourrissant la planète, louvoie encore, tant bien que mal, jusqu’à ce que la catastrophe ne le touche financièrement. Ça ne devrait tarder.

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Et c’est avec tout ça en tête, et bien plus, que nous allons fêter. L’essentiel, c’est que la fête prenne le dessus sur tout le reste! Pour que le cœur respire un peu de cette énergie humaine bienveillante qui nous lie, envers et contre tout, dans le mystère de Noël.

Han, Madame?