Mon oncle Lucien a reçu ses amis hier midi. C’est toujours le même menu: 75 livres d’éperlans frits avec les accompagnements traditionnels en Acadie: grillades de lard salé, patates et marinades. Toujours la même animation: un jam de professionnels qui s’amusent avec des musiciens qui connaissent deux accords de guitares. Toujours la même atmosphère: simplicité et bonne humeur.

Voilà le temps des Fêtes à son meilleur: des retrouvailles pour rencontrer la famille et les amis. C’est la plus belle façon de commémorer le premier Noël qui demeure la rencontre la plus sublime de l’histoire universelle: Dieu a visité la Terre. Il a changé de ciel. Il a rencontré l’humain pour lui montrer comment devenir divin.

Lors de nos rencontres de famille, Lucien chante toujours «l’orignal». C’est son classique! Mais il ajoute toujours celle-ci au temps des Fêtes:

«J’pense ben que ce Noël icitte
s’ra le plus beau
parce que dans ma tête,
j’vas l’prendre comme y vient.
C’est ben beau les cadeaux,
mais c’est la fête d’un nouveau-né,
Pis ça, faut pas l’oublier.»

Lucien prend la vie à bras-le-corps. Normal alors pour lui de prendre Noël comme il vient. C’est une des meilleures manières de vivre et d’apprécier les prochains jours. Pour ne pas succomber à la tentation de trop en faire, ou trop en vouloir. Sinon, vous risquez d’être déçu pendant la fête. Ou cassé financièrement en janvier. Ou amer d’être passé à côté de l’essentiel.

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Ceux qui analysent nos comportements sont unanimes à dire que ce temps-ci est le plus stressant de l’année. On veut réussir Noël sur tous les points. On cherche le cadeau le plus original et utile pour chacun; on prépare un repas pour satisfaire même les plus difficiles; on souhaite des «bonnes journées» pour les malades; on espère une trêve pour ceux qui sont en chicane depuis un bout de temps. Nous avons beaucoup d’attentes. Nous voulons un Noël idéal.

Or, certains seront peinés de voir que le cadeau offert ne suscitera pas la satisfaction imaginée. D’autres seront découragés d’entendre certains critiquer le menu. D’autres encore vont regretter qu’une rencontre tant souhaitée n’aura pas lieu. Certains seront tristes. Non pas parce que c’est Noël, mais parce que leurs attentes ne sont pas comblées.

Vous voulez un remède pour ne pas être déçu? Ayez moins d’attentes. Prenez Noël comme il vient! Le secret, c’est de consentir à ce Noël tel qu’il sera. Au lieu d’avoir des attentes (souvent irréalistes!) qui ne se réaliseront peut-être pas, ou d’imaginer un Noël vécu avec d’autres personnes et dans d’autres circonstances, vivez ce Noël tel qu’il se présente.

Un Noël idéal, ça n’existe pas. Même à Bethléem, il y a 2000 ans, tout ne s’est pas déroulé dans des conditions idéales. Marie et Joseph ont été déroutés dans leur planification. Ils avaient sûrement prévu un autre berceau qu’une mangeoire pour leur premier-né. Ils n’avaient pas imaginé avoir la visite d’étrangers en ce moment intime de leur vie. Rien n’a marché comme prévu. Ils ont consenti à cette réalité (qu’ils n’avaient pas choisie) et la lumière a jailli des ténèbres.

Si, à Noël, tout marche comme prévu, si tout est idéal et conforme à nos plans, nous ne sommes pas dans l’esprit de Bethléem. Se laisser déranger, c’est aussi ça Noël! Et croire qu’à partir de nos dérangements, même à partir du grand dérangement, il y a possibilité de faire du neuf!

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Prendre Noël comme il vient. Comme on prend un enfant. C’est toujours une grande joie de contempler un nouveau-né dans ses bras. Nous tenons alors notre avenir. Nous nous réjouissons qu’un enfant poursuivra notre œuvre. Avec un enfant, la vie continue, quelque chose va de l’avant. Mais c’est aussi mystérieux un enfant: nous ne savons pas ce qu’il deviendra.

Prendre un enfant dans ses bras, cela représente chacun de nous en face de la nouveauté de Dieu qui vient à nous à travers les traits d’un nourrisson. Est-ce que nous lui ouvrons les bras? Est-ce que nous l’accueillons? Est-ce que nous lui faisons une place?

Comme avec un enfant, la nouveauté de Dieu bouleverse notre routine et nos manières de penser. Mais elle peut faire tant de bien.

C’est mon souhait pour Noël: prenez-le comme il vient. Laissez-vous surprendre. Un enfant peut faire du neuf. Même dans la vie des aînés. À tous les âges de la vie.

Pendant l’Avent…

Remercié Nathalie Hébert pour son court-métrage sur mon oncle. Elle a rencontré Lucien pour la première fois à un repas aux éperlans chez-lui. Touchée par la simplicité de son bonheur, elle a réalisé un documentaire biographique. Produit par l’Office National du film, Le bonheur de Lucien sera présenté à ICI-Acadie, le 24 décembre prochain. Merci de nous montrer les beautés de la grande région de Tracadie: les rivières et la dune, les jardins et, surtout, la résilience des familles!

Visité des personnes différentes de moi à plusieurs égards. Des personnes d’une autre génération, d’une autre couleur, d’autres origines et croyances. Plus il y a de disparités, plus il me semble que je m’approche de ce que ça veut dire Noël: «lui qui était de condition divine, il a pris la condition de serviteur» (Ph. 2, 6). Cette année, je ne trouve pas de meilleur symbole pour présenter Noël: la rencontre des différences. Retrouvailles décapantes!

Raturé mon agenda à cause de funérailles qui surviennent au temps des Fêtes. Pour vivre Noël dans l’esprit de Bethléem, il faut consentir à être bouleversé. Et parfois, le miracle se produit: des étoiles s’allument et éclairent les nuits les plus denses de l’année, de nos vies.

Parlé d’un Dieu qui ne cesse de nous surprendre. L’Au-delà vient vers nous à travers ce qu’il y a de plus naturel et humain: un enfant. C’est peut-être là où nous le trouverons: dans la beauté de la nature, dans les brisures de l’être humain, dans la précarité des pauvres qui possèdent le Royaume.