Nous sommes tous les autres

Le 1er janvier 2000, on a changé de décennie, de siècle et de millénaire. La planète était en liesse. Comme si l’humanité attendait des merveilles de ce moment historique.

Comme si elle avait l’espoir que s’ouvrent toutes grandes les portes d’un nouvel âge d’or. Que l’humanité connaisse un sursaut de créativité et que jaillissent dans le décor, dans nos vies, des expressions inédites et inouïes de l’âme humaine.

Vingt ans plus tard, en faisant abstraction (si possible!) de l’horreur d’images indélébiles telles que l’effondrement des tours de Manhattan, des tsunamis de Thaïlande et du Japon, des tueries terroristes, des réfugiés syriens, on se dit que le monde n’a finalement connu qu’une pathétique continuité de l’Histoire.

Il y a toujours des menaces à la paix mondiale, des révoltes populaires, des tentatives de révolutions, de la famine, de l’indigence, du terrorisme.

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Certes, on a vu émerger des concepts parfois biscornus. Qu’on pense aux tiraillements scolastiques entre laïcité et religion. Aux théories bringuebalantes d’identité et de genre. Aux redéfinitions tortueuses du racisme et de l’appropriation culturelle. À la radicalisation de certains militantismes «de gauche» qui suintent l’intolérance de l’ultra-droite. Ou encore, à l’exclusion tonitruante pratiquée par de soi-disant disciples de l’inclusion!

Tout un chacun définit ces concepts selon ses propres bobos, ses préjugés et, souvent, son inculture, parfois dans une hystérie médiatique qui fait peur.

Entre-temps, la frange «racailleuse» de la politique, assujettie aux lobbys omnipotents, sait toujours profiter de l’occasion pour se hisser au pouvoir, pour prendre le contrôle des grands conglomérats financiers, économiques, médiatiques et culturels. Et ça nous donne le monde tourmenté actuel rattaché au fragile cordon ombilical de la Bourse.

En plein ce que prophétisait Huxley, au mitan du siècle dernier: «Les démocraties changeront de nature. […] mais la substance sous-jacente sera une nouvelle espèce de totalitarisme non violent. […] Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude.»

Que dira de nous l’humanité dans deux cents ans? Je n’ose même pas y penser.

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En fait, si l’on veut saisir le changement le plus déterminant de notre époque, il faut regarder en amont de l’an 2000. C’est l’arrivée de l’ordinateur.

Impossible, ou presque, aujourd’hui, de vivre sans un ordi pour des infos, des formulaires, des communications avec les gouvernements, les compagnies, les institutions financières, etcetera. Et le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter. L’informatique est un parasite viral qui s’est incrusté dans nos vies.

Par la force des choses, nous sommes devenus accros à l’Internet. À tel point que des gouvernements totalitaires, comme en Chine, en Iran, et même en Inde et ailleurs, n’hésitent plus à couper l’accès à l’Internet pour mater les révoltes populaires!

Couper l’Internet, comme couper l’air qu’on respire.

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L’autre grand changement: la question de l’environnement. Et, encore, contrairement à ce qu’on peut croire, cette question n’est pas nouvelle. Qu’on pense à Henry David Thoreau (1817-1862) ou à René Dumont (1904-2001) qui nous le rappellent d’outre-tombe.

Les manifestations contemporaines pour la cause environnementale sont-elles donc le signe de l’aboutissement d’un long mûrissement des consciences?

Peut-être. Mais force est de constater que nos préoccupations apparemment profondes ne sont souvent, en réalité, que des postures superficielles adoptées pour envoyer le message que nous sommes dans la «bonne» gang.

Alors que nous oublions tout cela dès que la fameuse gang a le dos tourné et que nous grimpons dans notre voiture gorgée de carburant.

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Cessons de nous mentir individuellement. Cessons de nous mentir collectivement. Et nous aurons déjà franchi un pas important en faveur de l’environnement. C’est alors, et seulement alors, que nous commencerons à changer réellement.

C’est une affaire de conscience. Et comment développe-t-on la conscience? Par un mélange d’observation empirique et de réflexion spéculative, je suppose.

Car c’est bien d’abandonner les douze pailles de plastique au réveillon, mais est-ce suffisant pour contrebalancer les effets polluants des quatre téléviseurs de la maison, des deux bagnoles, et du barbecue dans la cour?

Il y a là des nuances que ne verront pas ceux qui ne veulent pas voir. Oui, c’est bien une affaire de conscience.

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Enfin, l’autre changement dramatique, c’est la construction des familles. Puisque le mariage n’a plus qu’une valeur symbolique, aujourd’hui, on se met simplement en couple, on fait un ou deux enfants, on se sépare, on se remet avec quelqu’un qui en a déjà un ou deux, possiblement issus de géniteurs différents, et les enfants se retrouvent avec trois demi-frères et sœurs, quatre parents et six grands-mères.

Je me souviens d’une «prédiction» de mon ancien prof de philo, le regretté Marion Bélanger, qui nous avait expliqué dans un cours, au début des années 1970, que les liens familiaux traditionnels se modifieraient profondément dans les années à venir, et que les liens parents-enfants, frères, sœurs et parenté changeraient du tout au tout.

Ça m’avait d’autant plus impressionné qu’à l’époque je n’aspirais justement qu’à ça: être adopté et faire partie d’une famille «ordinaire»! Et ce jour-là, j’ai vu mon rêve s’évanouir. Pas facile de devenir adulte.

Mais le prof avait raison.

Qu’en penseront les enfants d’aujourd’hui, demain?

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L’arrivée de l’an 2020 évoque en moi l’expression «vision 20/20». Supposément une vision parfaite, bien que ce ne soit pas nécessairement le cas. J’ai lu ça quelque part.

Peut-être que l’an 2020 nous réservera cette surprise: de bien voir venir l’avenir. Suffisamment pour que nous puissions arrêter de penser que nous sommes le boutte du boutte, les stars de la Création, le nombril de Dieu. Qu’il soit céleste ou darwinien.

Et que nous ayons enfin l’humilité d’assumer que nous ne sommes qu’une humanité agglutinée à une poussière cosmique, vivant dans un jardin de merveilles dont nous sommes les jardiniers insouciants et inconséquents. Que l’humanité est un don précieux qui nous est fait à tous. Et qu’on doit protéger.

Parce que nous sommes tous les autres. Nous formons un tout, comme les milliards d’étincelles d’un unique feu d’artifice.

Bonne Année 2020, étincelants lecteurs zé lectrices étincelantes!

Han, Madame?