Nouvel an, vieux Moyen-Orient

Ghassem Soleimani, général iranien et chef de l’unité d’élite des gardiens de la Révolution, la force Al-Qods, a été tué tôt vendredi dans un bombardement américain en Irak. Plusieurs responsables de milices irakiennes soutenues par Téhéran ont également trouvé la mort lorsqu’un drone américain a tiré des missiles sur un convoi qui quittait l’aéroport de Bagdad.

Les dirigeants iraniens ont vu ces assassinats comme un acte de guerre et ont promis la vengeance. Des responsables américains déclarent d’ailleurs se préparer à d’éventuelles représailles iraniennes, y compris peut-être des cyberattaques et des actes de terrorisme, contre les intérêts américains et ceux de leurs alliés.

Les États-Unis ont déjà déployé 750 soldats au Koweït et jusqu’à 3000 soldats supplémentaires pourraient être envoyés dans la région dans les prochains jours. Pour envisager ce qui peut suivre, il est essentiel de comprendre non seulement qui était le général iranien tué, mais aussi ce qui alimente cette dangereuse logique de guerre entre les États-Unis et l’Iran.

Qui était Ghassem Soleimani?

Tué à l’âge de 67 ans, Ghassem Soleimani était au centre de presque tout ce que l’Iran a accompli de stratégiquement significatif au cours de ces deux ou trois dernières décennies. Il a même été considéré par des hauts fonctionnaires sous Barack Obama comme étant proche de l’intouchable.

Mais Soleimani était plus qu’un général iranien. Il était aussi souvent décrit tout simplement comme le stratège le plus influent du Moyen-Orient. En Iran, il était la deuxième personne la plus puissante, derrière le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei.

Soleimani a réussi un savant mélange d’opérations de sécurité et de coercition diplomatique. À titre d’exemple, contrairement à ce qu’on peut penser, le président syrien Bachar Al-Assad, allié indéfectible de Téhéran, doit sa survie peut-être davantage à Ghassem Soleimani qu’au président russe Vladimir Poutine, lui-même.

Ainsi que le rapportent certains médias, Soleimani engageait dès 2012 les forces iraniennes en Syrie pour écraser la révolution puis l’insurrection armée contre le régime des Assad. Il préparait ainsi l’entrée en guerre triomphale de la Russie en Syrie.

Doté d’un sens politique aigu, cet exécutant de la puissance iranienne est crédité par certains analystes d’avoir largement contribué à cimenter l’axe d’influence iranien de l’Irak à la Syrie et au Liban. Personne ne devrait donc douter que Téhéran voudra venger ce «héros» national.

Quelle est la responsabilité de Trump?

Si la guerre entre les États-Unis et l’Iran paraît aujourd’hui inexorable, une grande responsabilité en incombe à Donald Trump. L’administration Trump s’est retirée unilatéralement de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, qui fait pourtant largement consensus et malgré son respect incontesté par l’Iran.

L’administration a ensuite mis en place une politique de «pression maximale», consistant principalement en de sévères sanctions économiques, qui ont un impact dévastateur sur l’économie iranienne. Selon certaines estimations, elles entraîneraient une contraction du PIB iranien de près de 10% l’année dernière.

Il était donc prévisible que Téhéran répondrait à la guerre économique de Washington par sa propre guerre. Ainsi, en plus des récentes attaques sur les installations pétrolières saoudiennes, des actes de perturbation du trafic de pétrolier traversant la région ont aussi été attribués à l’Iran.

La guerre peut-elle être évitée?

Qui pis est, l’Iran s’affranchit progressivement des contraintes fixées par l’accord nucléaire de 2015. À mesure que les pressions économiques s’intensifient sur le régime iranien, les États-Unis et leurs alliés devraient s’attendre à d’autres actes subversifs iraniens.

Washington opte apparemment pour un changement de régime à Téhéran. Quarante ans après la Révolution iranienne, le régime se montre résilient, malgré des protestations publiques sporadiques. Aux yeux d’un Trump affaibli au plan intérieur, des actions militaires pourraient paraître séduisantes à l’approche de l’élection présidentielle américaine de 2020.

Elles risquent toutefois de conduire à l’aggravation des tensions dans cette région importante du monde et au genre de conflit dont Trump disait qu’il ne voulait pas lors de sa première campagne électorale en 2016.

Au bord de l’asphyxie économique, Téhéran accepterait aisément de retourner à la table des négociations. Mais Trump a préféré le chaos à la diplomatie.

Résumons: un nouvel an, le même vieux Moyen-Orient!