Le prix du chaos trumpien au Moyen-Orient

Après le tir rapide de missiles par l’Iran sur deux bases militaires américaines en Irak dans la nuit de mardi à mercredi, en représailles à l’assassinat du chef militaire iranien Ghassem Soleimani, le président Donald Trump a conclu que l’Iran reculait dans le conflit armé qui les opposait et invité ses compatriotes et le «monde civilisé» à s’en réjouir. Un tel jugement pourrait toutefois être hâtif.

La retenue paraît étrangère au manuel stratégique que l’Iran utilise depuis 2018, lorsque l’administration Trump a décidé de se retirer de l’accord international sur le nucléaire iranien et d’imposer unilatéralement des sanctions qui ont limité l’accès de l’Iran aux investissements directs étrangers, réduit à l’extrême ses vitales exportations de pétrole et sérieusement asphyxié son économie.

Attaquer pour se défendre

Les dirigeants iraniens ont probablement compris que la retenue ne sortira vraisemblablement pas leur pays de l’impasse actuelle. Les puissances européennes – la France en tête –  n’ont guère mieux offert à Téhéran que des dénonciations creuses de la sévère politique de «pression maximale» de Trump.

L’Iran a donc décidé de passer à l’attaque. Bien que généralement conçues de manière à minimiser les décès de civils ou provoquer une réponse militaire américaine, les représailles iraniennes n’ont pas pour autant été moins alarmantes: attaques contre de petits pétroliers traversant la région; des dommages infligés à des installations pétrolières saoudiennes; destruction de drone de surveillance américain.

Ces représailles ont rapporté des gains stratégiques importants à l’Iran  entre autres, des diplomates occidentaux se sont précipités à Téhéran et les Français lui ont proposé une ligne de crédit de 15 milliards $. Washington a aussi assoupli sa position: Trump a persuadé le premier ministre japonais de tenter une médiation (qui a échoué) et invité publiquement Téhéran à lui téléphoner.

Il a aussi (en vain) cherché à rencontrer en tête-à-tête son homologue iranien, le président Hassan Rouhani, durant la dernière Assemblée générale des Nations unies à New York. Pourquoi l’Iran choisirait-il maintenant une désescalade qui signifierait pour lui moins de visibilité sur la scène internationale?

Aux dernières nouvelles en Occident, il semblerait que l’avion ukrainien qui s’est écrasé en Iran, causant la mort des 176 personnes à bord, parmi lesquelles 67 Canadiens, aurait été abattu par un missile iranien. Si cette information se confirmait – et que le missile ait été tiré intentionnellement ou accidentellement – personne ne dira que ce tragique développement n’était pas prévisible.

La diplomatie ou le chaos

Malgré un discours martial et l’annonce de sévères sanctions économiques, on peut se demander si un président américain, dédaigneux vis-à-vis de ses alliés, et qui a une aversion pour les interventions militaires coûteuses, aura du cœur pour un combat long avec l’Iran en pleine année électorale. À moins que la diplomatie multilatérale ne puisse jouer pleinement son rôle, c’est pourtant ce à quoi il doit se préparer.

Car le fantôme de Soleimani pourrait hanter les États-Unis dans la durée. Déjà, le redoutable chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, parle du défunt général iranien en termes d’un «grand martyre», et promet de chasser les soldats américains du Moyen-Orient et de les renvoyer chez eux dans des cercueils.

L’assassinat de Soleimani risque ainsi de provoquer une grande effusion de sang et, peut-être, un nouveau réalignement du Moyen-Orient en faveur de l’Iran, exposant le reste du monde au prix fort du chaos trumpien.

Troisième président de l’histoire des États-Unis mis en accusation pour abus de son pouvoir présidentiel, Trump semble s’être persuadé qu’une aventure meurtrière au Moyen-Orient sera le meilleur gage de sa réélection en novembre.

Il a, encore une fois, manifestement été incapable d’anticiper les conséquences de ses actions extrêmes. Vingt ans de guerres infructueuses en Irak et en Afghanistan ont amplement démontré les limites de la puissance américaine.

Bien conscients de la mort d’innombrables soldats américains dans cette région, et réputés pour leur aversion aux risques, les Américains ne soutiendraient pas indéfiniment leur président si le conflit avec l’Iran perdurait.

En 1979, la spectaculaire prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran ruina probablement les chances de Jimmy Carter d’être réélu. L’Iran pourrait-il à nouveau empêcher la réélection d’un président américain?