La surprise du chef Poutine en Russie

Le président russe Vladimir V. Poutine vient de noyer son pays dans un tourbillon de propositions qui ont eu l’effet d’une douche froide sur une opposition politique nationale visiblement surprise: démission inattendue mercredi du premier ministre Dmitri Medvedev et de son cabinet ministériel, référendum en perspective pour des changements constitutionnels majeurs et réallocation des responsabilités entre la présidence et la Douma (Parlement russe).

Le système politique russe n’a connu que des ajustements mineurs depuis le début des années 1990. Quant au désormais ancien premier ministre Medvedev, avocat de formation, il connaît M. Poutine depuis les années 1990, lorsqu’ils travaillaient ensemble à Saint-Pétersbourg.

Il est, pour ainsi dire, peu crédible aux yeux des analystes que sa soudaine démission signale une quelconque rupture jusque-là insoupçonnée au sommet de la hiérarchie russe. Qu’est-ce donc qui peut bien se passer dans la tête de Poutine?

Le dilemme de Poutine   

Les dirigeants autoritaires de la trempe de Poutine sont confrontés à un dilemme bien expliqué par les politologues. Ils refusent d’ériger des institutions légitimes par crainte que celles-ci ne contribuent à l’érosion de leur toute-puissance. Or, de telles institutions sont les principaux facteurs susceptibles d’assurer la stabilité politique et de sécuriser aussi bien les dirigeants que les gouvernés.

À l’inverse, ces autocrates aiment à fonder leur pouvoir sur la force. Mais ce choix met généralement les détenteurs du pouvoir dans une insécurité psychologique permanente et l’obsession des complots réels ou imaginaires. Ainsi que le démontre bien l’exemple de la Russie de Poutine, ce contexte conduit tôt ou tard aux résistances de toutes sortes.

Il en résulte que, lorsque vient le moment de quitter le pouvoir, les dirigeants autoritaires font face à deux perspectives, l’une moins attrayante que l’autre: les représailles politiques ou l’exil. C’est ainsi qu’il faut comprendre la dernière acrobatie politique de M. Poutine, rendue publique mercredi.

M. Poutine a surtout besoin de pouvoir politique pour assurer sa protection.

«Il s’est fait tant d’ennemis, des gens très puissants en Europe et aux États-Unis, qu’il ne peut ignorer les risques d’éventuelles représailles», explique Abbas Gallyamov, consultant politique et ancien concepteur des discours de Vladimir Poutine.

La surprise du chef   

Mais donnons à Poutine ce qui lui revient: son initiative est cette fois nettement plus élaborée que le jeu de chaise musicale organisé avant l’élection présidentielle de 2012 avec Dmitri Medvedev. M. Poutine lui remettait alors le poste de premier ministre qu’il avait repris à M. Medvedev en échange de la présidence, que Poutine avait déjà occupée de 2000 à 2008.

Poutine semble en avoir bien appris les leçons. Car, après cette manœuvre, les plus grandes manifestations antigouvernementales de son règne ont éclaté à Moscou et dans d’autres villes. Elles l’ont considérablement fragilisé à l’interne et terni son image d’homme fort à l’externe.

De même, les actions de M. Poutine sont de loin plus subtiles que celles de son ami le président chinois Xi Jinping, qui a aboli en 2018 les limites de mandat de la présidence suivies depuis Deng Xiaoping en Chine.

Poutine n’a toutefois pas précisé quelle position formelle il compte se réserver. C’est précisément cela qui dévoile tout le génie de Poutine. Ce manque délibéré de clarté semble destiné à priver l’opposition anti-Poutine d’un précieux motif sur lequel diriger d’éventuels mécontentement publics.

Poutine se résout apparemment à quitter la présidence russe en 2024, comme le lui impose l’actuelle Constitution russe, sans pouvoir se représenter. Il veut toutefois demeurer l’homme le plus puissant de son pays. Or, actuellement, le président détient la quasi-totalité des pouvoirs. Poutine propose de les diluer.

Il suggère de changer cet ordre et de confier à la Douma le pouvoir de nommer, et non pas juste d’accepter un candidat au poste de premier ministre. Puis de nommer les vice-présidents et les ministres sur proposition du premier ministre.

Personne n’est dupe: en donnant plus de pouvoir aux deux chambres du Parlement – la Douma et le Conseil de la fédération –, Vladimir Poutine s’assure d’affaiblir le rôle de son successeur.

Et Poutine? Il redeviendra premier ministre. Ou président de la Confédération. Ou encore dans un autre poste de sa prodigieuse imagination. Peut-être comme père de la nation russe?