Les confidences de Charles Austin

Si on vous demandait de sélectionner les trois meilleurs gardiens de hockey senior dans la dernière décennie en sol néo-brunswickois, quels seraient vos choix?

Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part j’opterais, et pas nécessairement dans l’ordre, pour Stéphane Lavoie, Adrien Lemay et Charles Austin.

Non seulement les chiffres parlent en leur faveur, mais le respect qu’ils imposent auprès de leurs coéquipiers et de leurs adversaires ne laisse aucun doute quant à leur place parmi l’élite des 10 dernières années.

Si je vous parle de ces trois portiers, c’est que le printemps dernier, lors d’une discussion avec Charles Austin, ce dernier m’avait révélé à quel point il était difficile de jouer dans un circuit senior quand on a un travail régulier et une famille.

Comme je suis toujours à la recherche de bons sujets et que je sentais que nous avions là un bon filon, nous nous sommes mis d’accord pour nous rencontrer plus tard dans l’année afin de voir s’il n’y avait pas un bon texte à tirer de tout ça.

Cette rencontre a eu lieu il y a un peu plus d’un mois au café-bistro Tazza Caffe de Saint-Isidore. Le hockeyeur de 31 ans, qui a joué un grand rôle dans les six derniers championnats des Alpines, était en verve ce soir-là.

Afin de ne rien de perdre de cette longue conversation à bâtons rompus, j’ai opté de vous livrer l’entrevue dans une formule question-réponse.

Robert Lagacé: Commençons tout de suite avec la raison pourquoi nous sommes réunis ici. J’aimerais que tu m’expliques pourquoi c’est si exigeant de jouer au hockey senior?

Charles Austin: C’est exigeant parce que ça demande beaucoup de ton temps et une grande part d’engagement de ta part. Ça veut dire que tu es déterminé à ne pas manquer de matchs, que ce soit pour un voyage, le travail ou des vacances. J’ai toujours pris ça au sérieux. Tu te dois aussi d’être là pour les entraînements parce que les gars sont déçus s’il n’y a qu’un gardien à la pratique. Et comme j’habite à Petit-Rocher, ça veut dire que je dois me taper une heure de route chaque fois que je me rends à Tracadie et une autre heure pour revenir. C’est sans oublier que c’est difficile de laisser la famille de côté pendant la saison de hockey. Moi et mon épouse Jessica avons une fille de 5 ans, Avery, et un garçon de 2 ans, Jax. Et l’un de mes rôles dans la routine familiale, c’est d’aller porter mon petit gars à la garderie le matin. Il est tellement habitué à me voir partir pour le hockey que l’autre jour, quand il m’a vu m’habiller, il m’a demandé dans ses mots: «Papa hockey?». «Non, non, on s’en va à la garderie», que je lui ai répondu. Ça m’a fait quelque chose. C’est difficile. Au total, je dirais que je consacre facilement une quinzaine d’heures par semaine au hockey senior. Et si on compte mon travail comme enseignant à l’école Terry-Fox à Bathurst et mes cliniques de hockey, je suis donc absent de la maison plus de 60 heures par semaine l’hiver. Les gens qui viennent voir nos matchs ne mettent pas tout ça en perspective. J’ai heureusement une femme exceptionnelle qui accepte que je puisse continuer de pratiquer ma passion. Ça n’empêche pas que le samedi matin, après être arrivé de mon match du vendredi soir passé minuit, ma vie continue. J’ai ma semaine de travail dans le corps et les enfants sont là et c’est «bonjour papa» très tôt. Ils se sont ennuyés de leur papa. (NDLR – Depuis quelques années, Mario Larouche et lui se promènent dans la région Chaleur et dans la Péninsule acadienne pour donner des cliniques aux jeunes gardiens du Nord-Est).

RL: Le hockey senior a-t-il changé depuis tes débuts?

CA: Beaucoup. Le plus gros changement c’est au niveau de la préparation physique. Quand j’ai commencé, tu pouvais arriver au camp d’entraînement sans t’être entraîné de l’été. Tu retrouvais tranquillement la forme en début de saison et il n’y avait pas de problème. Maintenant, les jeunes arrivent au camp et ils sont déjà en grande forme. Ils s’entraînent à l’année. Et toi, si tu veux suivre la parade, tu n’as pas le choix de te préparer comme il faut pendant l’été. C’est une question de fierté. Un autre truc qui a changé, c’est la façon dont les jeunes se comportent dans le vestiaire. Je suis arrivé dans l’équipe en 2009 en même temps que Mathieu LeBouthillier. Nous étions tranquilles dans le vestiaire. Nous faisions ce que les vétérans nous disaient de faire. Aujourd’hui les jeunes prennent plus de place. Ils sont moins gênés de s’exprimer et ils sont aussi plus réticents devant l’autorité. Par contre, ç’a fait en sorte qu’ils s’acclimatent plus rapidement. Enfin, l’autre chose qui a changé, c’est que le jeu est moins robuste et qu’il y a moins de bagarre. Personnellement, j’aime mieux. À un moment donné, c’était trop. Les amateurs n’ont pas l’air de réaliser que nous avons un travail en dehors du hockey. Nous n’avons pas le goût d’arriver au travail avec un oeil au beurre noir.

RL: Que penses-tu des médias sociaux?

CA: (après une courte hésitation) Il y a des bons côtés et des moins bons côtés. Pour faire la promotion des matchs de l’équipe, c’est très bien. Malheureusement, ça déborde parfois. Par exemple, je n’ai vraiment pas aimé ce qui s’est passé avec les frères Bezeau la saison dernière. C’était laid. Je trouvais ça dommage pour Billy et Tommy qui sont des amis. Hors glace, ce sont des gens fantastiques. Sur la glace ce sont des gars émotifs comme beaucoup de joueurs de hockey. J’ai trouvé ça triste de voir les gens s’acharner sur eux. Certains sont même allés jusqu’à les attaquer sur le plan personnel. Je suis pas mal certain que nous avons perdu Billy pour de bon dans le hockey senior à cause de ça. J’ai justement une anecdote concernant les médias sociaux. Moi, la première fois que j’ai eu à négocier avec les médias sociaux, c’est la fois où James Scott s’était attaqué à moi sur la glace. Il avait même été suspendu deux ans pour ça. J’ai très mal vécu cette expérience. Je me suis fait traiter de pissou dans les médias sociaux. Les gens disaient que je n’avais qu’à me défendre. J’enseignais dans le temps à l’école L’Amitié qui est aujourd’hui fermée. Certains de mes élèvent étaient présents au match et une fois à l’école ils m’ont demandé pourquoi je ne me battais pas. Ils ne comprenaient pas que mon travail à moi dans la vie c’était d’enseigner.

RL: Est-ce que tes parents vont te voir jouer régulièrement?

CA: Mes parents sont mes plus grands fans. Je suis d’autant plus fier que mon père (Roger) a vécu des moments difficiles dans les dernières années avec trois pontages et un cancer. Il a passé à travers de tout ça et c’est important de savoir qu’il est encore là derrière moi. Si ma mère (Monique) ne manque pas beaucoup de matchs à Tracadie, mon père, suite à l’incident à Miramichi, a longtemps refusé de venir me voir jouer. Cet incident l’avait affecté. Il avait peur que je me blesse ou que quelqu’un me blesse. J’étais le meilleur pour lui et il avait le sentiment que ça faisait partie du plan de match des autres équipes de me blesser. Ça l’a hanté pendant plusieurs années. Depuis la naissance de la Ligue Acadie-Chaleur, qui est plus sévère, il se sent plus en sécurité de venir me voir jouer.

RL: Ton meilleur hockey est-il derrière toi ou devant toi?

CA: Je dirais qu’il est devant moi. J’ai encore les papillons le jour d’un match. Ça m’habite dès le moment où je pars de la maison pour me rendre à l’aréna. Quand je n’aurai plus ce sentiment, c’est seulement là que je serai sur la pente descendante. Je crois avoir encore trois ou quatre bonnes saisons devant moi, peut-être plus. Un de mes objectifs est que mon garçon puisse me voit jouer et soit en âge de comprendre et de s’en souvenir. Il est venu au match d’ouverture, mais je sais très bien qu’il va tout oublier ça. Les enfants de Martin McGraw et d’Ulysse Brideau vont voir leur père jouer et je trouve ça génial. Je veux vivre ça moi aussi avec mon fils.

RL: Qu’est-ce que tu aimerais que les gens gardent en souvenir de toi comme joueur?

CA: J’aimerais que les gens se souviennent de moi comme quoi j’étais un gamer. Dans le hockey senior, j’ai pris part à quatre parties numéro 7 dans les séries et je les ai toutes remportées. C’est quelque chose dont je suis très fier et qui me rappelle que mon idole Patrick Roy a remporté 11 matchs en prolongation pour gagner la Coupe Stanley en 1993. D’ailleurs, lors de mon premier championnat au printemps de 2010, je me souviens que nous avons gagné sept de nos 12 matchs des séries en prolongation.

RL: Qui est le meilleur joueur avec qui tu as joué?

CA: Définitivement Éric Bétournay. Comme joueur de hockey, j’aurais aimé jouer à un niveau plus élevé pour voir à quoi ça ressemble Malheureusement, je n’ai pas eu cette chance. Par contre, parce que j’ai eu Éric comme coéquipier et que j’ai vu comment il se préparait pour un match. J’ai au moins une petite idée c’est quoi être un joueur de hockey de haut niveau. Éric, pour moi, est l’exemple parfait d’un vrai joueur de hockey.

RL: Le plus spectaculaire?

CA: Sans aucun doute Martin McGraw. Il est le Yvan Cournoyer du hockey senior. J’ai déjà vu Martin venir me voir quand ça n’allait pas bien dans notre territoire et il me disait: «Regarde-moi aller?». Il prenait alors la rondelle et il traversait la patinoire d’un bout à l’autre en déjouant tout le monde pour aller marquer un but. Martin est le meilleur manieur de rondelle que j’ai vu dans l’uniforme des Alpines. Honnêtement, il devrait être parmi les ambassadeurs de Tracadie sur les affiches à l’entrée de la ville. Parce que partout où tu vas, peu importe la ville de hockey senior, ils savent tous qui est Martin McGraw. C’est un des plus grands joueurs dans l’histoire du hockey senior. Phil Nazair m’a dit déjà que Martin maîtrisait le hockey senior. Les autres équipes ont dû s’ajuster à lui tellement il a été dominant. C’est pourquoi je le vois comme un ambassadeur. J’espère que les Alpines vont retirer son chandail numéro 9 quand il va se retirer. Martin fait partie de la culture de cette équipe. Le jour où Martin va quitter l’équipe, ça va être un deuil pour moi. Ç’a été difficile aussi quand Michel Losier et Michel Savoie ont quitté. Martin et moi, nous sommes assis l’un à côté de l’autre dans le vestiaire. Nous sommes de grands amis et nous nous appelons au moins quatre fois par semaine. Nos femmes sont également de bonnes amies.

RL: Qui est le joueur qui t’a donné le plus de misère?

CA: Dominic Noël. Même quand j’étais mentalement dans ma zone, Dominic est le seul gars qui parvenait à me faire mal. C’était un joueur à part. Il avait vraiment le don d’entrer dans ma tête. Aujourd’hui, celui qui ressemble le plus à ça je dirais que c’est Bryce Silliker des Ice Dogs. Bryce a pourtant 40 ans, mais c’est un vrai marqueur.

RL: Qu’est-ce qu’on trouve dans ta bucket list?

CA: J’aimerais un jour être entraîneur des gardiens à un niveau élevé comme le junior majeur par exemple. Sur le plan compétitif, je souhaite prendre part de nouveau au tournoi de la coupe Allan. J’espère que l’occasion va se présenter dans les prochaines années. J’ai tellement aimé mon expérience au tournoi présenté à Bouctouche.

RL: Le match le plus spécial auquel tu as pris part?

CA: Je dirais que c’est le match numéro 7 de la finale de 2015 contre les JC’s de Bouctouche. Le Complexe S.-A.-Dionne était plein et nous l’avions emporté en marquant trois buts en fin de troisième période. J’en ai encore des frissons.

RL: Qui est le joueur le plus drôle avec qui tu as joué?

CA: Jean-Michel Dignard. Le gars n’a peut-être pas le talent des autres, mais il a le coeur gros comme personne. C’est un joueur qui est très important dans le vestiaire. Il est comme notre essence. Jean-Michel c’est un rassembleur. Quand il n’est pas là, ce n’est pas pareil.

RL: Raconte-moi une anecdote de ta saison recrue en 2009-2010?

CA: J’en ai deux. À mon tout premier match en carrière, qui était présenté à Saint-Isidore pour je ne sais trop quelle raison, le propriétaire des Alpines Léopold Thériault regardait le match debout du derrière du filet. Je me souviens que j’avais un blocker (bouclier) complètement fini. J’avais cependant eu un très bon match. Après la partie, Léopold est venu me voir pour me dire: «C’est maintenant toi notre numéro 1 et tu irais t’acheter un blocker!». La même année, nous étions dans les séries contre le Cédrico de Causapscal que nous avions battu chez eux deux fois de suite par blanchissage. Sans doute pour tenter de me déconcentrer, leur entraîneur Guylain Raymond était venu me voir avant le match pour me demander ce que je faisais dans le hockey senior. Il m’a dit que j’étais trop bon pour jouer là-dedans. (Rires)

RL: Qui est le meilleur entraîneur que tu as eu?

CA: René Labbé avec le Dynamo de Kedgwick. C’est le genre d’entraîneur qui est capable de faire en sorte qu’une équipe soit meilleure qu’elle ne l’est en réalité. J’ai tellement de respect pour ce gars-là. J’ai eu de bons entraîneurs à Tracadie. Je pense à Peter Ferguson, Edgar Mallais et Brian Basque. Mais René Labbé c’est un autre niveau. René Labbé, pour moi, c’est un Jacques Demers.

RL: As-tu un grand regret?

CA: Oui, celui d’avoir quitté les Rivermen de Miramichi (midget AAA) à la mi-saison. J’ai alors brisé toutes mes chances de jouer à un autre niveau. Je sais que j’aurais pu aller plus loin. Ou du moins, je sais que j’aurais pu obtenir une invitation à un camp junior majeur.