Surprises à l’horizon!

Deux semaines sans vous écrire, c’est long. Une sensation de détachement non voulu. Comme si j’étais un ours polaire planté sur une banquise à la dérive. Heureusement, soit que ça fond et l’ours nage vers la glace ferme, soit que la banquise accoste sur une rive propice.

Je me suis absenté parce que mon frère est décédé. Mais ça, vous l’aurez peut-être su ou compris avant même que j’en parle, car nous perdons tous et toutes des êtres chers et, avec l’arrivée des médias sociaux, la nouvelle d’un décès se répand aussi vite que sur les perrons d’église après la messe, dans l’ancien temps.

À cet égard, je suis fasciné par une «découverte» personnelle: c’est une illusion de croire que nos comportements ont changé tant que ça depuis 25 ans. Ce qui a changé, en réalité, ce sont les moyens d’exprimer nos ressentis et nos nouvelles. Mais le comportement demeure.

Ainsi, vous avez été nombreux à m’exprimer vos condoléances, via les médias sociaux justement. Comme vous l’auriez fait dans un salon funéraire ou sur un perron d’église. Je constate que la technologie ne tue pas les bons sentiments. Et je vous en remercie.

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Comme je l’ai dit plus haut, nous passons tous par l’aventure pénible de la mort des êtres chers. Ce qu’il y a de bien avec les êtres chers, c’est qu’ils n’ont pas besoin d’avoir accompli des exploits inouïs pour qu’on les aime. Souvent, on les aime tout bonnement parce qu’ils sont là, comme ils sont, arpentant avec nous des chemins parfois cahoteux.

Ce frère est la toute première personne à m’avoir dit de ne jamais laisser les autres m’empêcher d’être moi-même, que ma «différence» était correcte. Il n’a pas osé dire «être gay», mais, venant d’un homme très viril, militaire de surcroît, cela m’avait marqué. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Plus tard, avec son épouse, ils ont ouvert un casse-croûte, ils ont eu un fils. Quelques années plus tard, son épouse est décédée, mon frère est devenu chauffeur de taxi, et cinq ans plus tard, son fils jeune adolescent s’est tué dans un accident. (Consolation: sept personnes ont pu bénéficier de son don d’organes.)

Voilà, c’est une histoire assez banale, jalonnée de tragédies aussi cruelles qu’inutiles. Mais cette histoire ne dit pas tout de cet homme, autodidacte passionné d’histoire: Saint-Simon, Napoléon, révolution française, révolution américaine, et autres, cette curiosité intellectuelle comblait les vides de sa vie en tentant de répondre aux questions incompréhensibles que soulevait cette accumulation de tragédies. Il cherchait la vérité.

Il me parlait de François Ier et d’Henri IV comme s’il les avait fréquentés, tellement il s’investissait intellectuellement dans sa passion. Il m’a donné l’exemple de la persévérance. C’est là qu’il se révélait extra-ordinaire.

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Il serait le premier étonné de lire ce que je viens d’écrire. Comme la plupart de vos êtres chers seraient étonnés des qualités que vous leur trouvez après leur décès.

C’est peut-être parce que nous oublions de chercher, et surtout de trouver, l’extra-ordinaire en chacun de nos vis-à-vis. Parfois leurs défauts nous énervent, leurs différences d’opinion nous irritent, leurs manies nous exaspèrent. Mais ce qui fait le caractère unique de toute personne devant nous réside bien ailleurs: dans le mystère de son âme, pour employer un si beau mot qui ne fait plus l’unanimité de nos jours.

N’entend-on pas souvent des gens affirmer que chaque personne est unique? L’unicité d’une personne, sa singularité, n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être digne de mention.

Ainsi, quand je ferme les yeux, je peux revoir encore très facilement mon oncle Albert en 1959 gravissant la montagne derrière sa grange, le dos plié en deux, traînant quelque gréement pour aller couper du bois. Même éreinté, il s’acquittait de ses responsabilités de pourvoyeur. Certes, pas nécessairement toujours rayonnant de bonheur, mais toujours focalisé sur ce qu’il estimait être son devoir.

C’était tout simplement une attitude extra-ordinaire.

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Faites le test autour de vous aujourd’hui: essayez de mettre le doigt sur l’extra-ordinaire des gens qui vous sont proches ou qui vous entourent. Surprises à l’horizon!

Malgré la modestie des moyens, malgré le peu de prestige de leurs actions, malgré l’anonymat ou le silence de leur entourage, des milliers de gens posent mille petits gestes «ordinaires», animés du seul désir d’être présent à quelqu’un d’autre, de rendre service, d’offrir un bouquet, même si ce n’était qu’un bouquet de brins de paille. Tout est dans le geste. Et dans l’amour, même non-dit, qui le provoque.

Et c’est ça, l’extra-ordinaire.

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Comme pour la plupart d’entre vous sans doute, plus le temps avance plus s’allonge la liste des amis, de la parenté, des connaissances qui traversent le fameux miroir de l’au-delà.

Où sont-ils? Sont-ils même quelque part? Existent-ils encore? Outre leur souvenir, que restent-ils de tous ces éclats de rire partagés, de ces larmes versées, de ces confidences, de ces regards de compassion, de ces mots d’encouragement que nous nous sommes échangés?

Avant le décès de mon frère, nous avons pu nous faire nos adieux, et malgré la tristesse qui nous habite en de tels moments, et malgré que le cœur soit horrifié par cette inexorable fin qui approche, mon frère a eu assez d’énergie pour me lancer, en mode taquin, à bout de souffle: «j’ai hâte de voir si c’est grand le paradis». Puis son filet de rire a été emporté par le silence, telle une fleur emportée par le courant d’une rivière où bouillonnent ici et là des remous dissipés.

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Cette chronique n’a pas pour but de parler de tristesse. Au contraire, c’est une chronique apaisée. Je la partage avec vous parce que je sais que de tels moments, vous en traversez également.

Et j’aimerais, par ces quelques mots, vous consoler aussi de vos chagrins, amis lecteurs zé lectrices amies qui avez perdu des êtres chers. Oui, j’aimerais vous consoler de tous ces chagrins, comme on ouvre les persiennes un beau jour de printemps pour goûter la chaleur neuve d’un soleil flamboyant. Vive la vie!

Han, Madame?