Nous sommes au cœur de la semaine provinciale du patrimoine qui a pour thème cette année «Projeter le passé vers l’avenir». À Tracadie, le comité d’animation culturelle du patrimoine a choisi de mettre en valeur «le magasin du Corner» au centre de l’ancien village de Sheila. Si les murs de cette maison pouvaient parler, que d’histoires à raconter.

Sur ce site, il y eut d’abord un hôtel qui hébergeait les employés du moulin et des voyageurs. En 1929, un magasin général a été construit.

C’est à cause de son emplacement que les anglais l’ont surnommé le «magasin du corner». À l’époque, on y trouvait tout ce dont une famille pouvait avoir besoin: nourriture, vêtements, chaussures, etc.

Ensuite, le commerce devint un magasin d’alimentation. Pour finir comme dépanneur. Mes souvenirs du lieu remontent à cette période. C’était le dépanneur de Gérald Rousselle, mais aussi de Lima et de leurs enfants.

Quand on allait acheter notre gomme baloune, on ne savait jamais qui serait derrière le comptoir. Le dépanneur changea ensuite de propriétaire pour devenir l’Arrêt-Court.

Aujourd’hui, c’est un salon de coiffure avec une propriétaire qui entretient et rénove en préservant les caractéristiques (revêtement de bardeaux, entrée principale sur l’angle, avant-toit de la devanture, etc.) de ce «lieu de patrimoine local».

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Dans l’imaginaire de mon enfance, les dépanneurs sont très présents. Autour de chez-moi, dans un rayon d’à peine deux kilomètres, il y en avait cinq: su Ulyasse en haut de la butte, à Benoît, su Gérald à Marin, su les Worall et su Alphonse.

C’est «Su Alphonse» que j’ai appris ce qui pouvait se vivre dans ces lieux qui appartiennent maintenant au passé. Ce dépanneur était situé à deux pas de la maison.

Pendant longtemps, c’est M. Alphonse qui nous recevait derrière son comptoir usé sur lequel on déposait notre argent. Je peux revoir sa grande main qui s’étendait jusqu’au bout du comptoir pour tirer jusqu’à lui toutes les pièces de monnaie jetées pêle-mêle. Il les comptait et nous disait ce qu’on pouvait se payer ce jour-là.

Pour l’enfant que j’étais, il avait un grand pouvoir M. Alphonse. C’est lui qui décidait ce que je pouvais acheter. Parfois, c’est plus son humeur que mon argent qui décidait si j’allais sortir avec des bonbons à une cenne ou un sac de chips. Il arrivait qu’il me laisse aller, sans que j’ai besoin de tout payer.

Après Alphonse, il y a eu son épouse Sara et leurs filles qui nous ont appris les rudiments de l’épargne pour se payer des gâteries.

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En plus des dépanneurs autour de chez-moi, il y en avait beaucoup d’autres. Lorsqu’on partait en voyage, on voulait savoir dans quel dépanneur nous allions arrêter en cours de route. Et celui qui serait le plus proche du terrain de camping. Mes souvenirs de vacances à Notre-Dame-de-Lourdes ne seraient pas complets sans le dépanneur su Frankie.

Les dépanneurs étaient plus qu’un lieu pour acheter du pain, du lait et des cigarettes. C’était aussi un lieu de jasette. En plus de se procurer ce qui pouvait manquer pour une recette, on recevait des informations sur l’état du voisinage.

Souvent plus efficace que Facebook, le dépanneur annonçait un décès avant que le glas ne sonne. Il pouvait aussi nous dire où le «truck à feu» s’était rendu avant que l’incendie ne soit maîtrisé.

Les dépanneurs ont presque tous disparus du paysage. Ils font partie du patrimoine. La valeur d’un dépanneur, ce sont les expériences vécues dans ces lieux. Il y avait de l’entraide. De la compassion aussi.

Je devine la charité qui était faite à des pauvres gens qui venaient acheter à crédit, sans pouvoir rendre tout ce que le propriétaire avait noté dans son grand livre.

Dans certains lieux, le dépanneur était l’ancêtre de la banque alimentaire. Si la vie des dépanneurs fait désormais partie du passé, il ne faudrait pas que les valeurs qui s’y vivaient soient aussi placées au musée pour laisser croire qu’il s’agit d’une époque révolue.