Du rattrapage, please!

Depuis une semaine, les coups de tonnerre bleus retentissent dans le ciel politique du Niou-Brunswick. Premièrement, l’annonce de la fermeture des urgences de nuit dans six hôpitaux en milieu rural. Deuxio: la démission du seul député et ministre francophone du gouvernement en guise de protestation. Troisièmement, le gouvernement revient sur sa décision.

LA FERMETURE 11 février – L’idée de fermer les urgences la nuit aurait germée comme six chardons piquants dans la tête des dirigeants des régies de la santé Vitalité et Horizon, si j’ai bien compris. Chiffres à l’appui, ils auraient conclu (et convaincu le gouvernement) que ce sont les «petits» qui devraient, encore une fois, combler les lacunes dans la gestion de la santé.

C’est clair: pourquoi ne pas leur couper les urgences la nuit, tiens, pendant qu’on y est? Si ces urgences ne débordent pas la nuit, ça prouve qu’elles ne sont pas utiles!

Le message subliminal est clair: le monde de par là-bas sont des petits, sont loin en région, sont pas importants. Ils vont chialer, ils vont protester, pis ils vont se résigner. Pis nos futures données statistiques vont scintiller comme des étoiles filantes la nuit des perséides!

Évidemment, la chose ne s’est pas passée comme prévu. Les citoyens directement affectés par ces coupures de services, de même que leur voisinage, sont illico montés au créneau pour défendre, à juste titre, ce qui est un droit inaliénable: le droit d’être soigné la nuit. Comme le jour.

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LA DÉMISSION 14 février – Quatre jours après cette annonce, le député Gauvin, vice-premier ministre et ministre de toutes sortes de bébelles, annonce sa démission du Conseil des ministres et du caucus de son parti politique.

Il siégera comme indépendant, récupérant ainsi «la balance du pouvoir», dixit l’ex-ministre.

D’accord. Mais à une exception près: il l’a toujours eu, ne serait-ce que moralement, cette «balance du pouvoir» depuis l’élection de 2018. Pourtant, jusqu’à cette semaine, il n’avait pas donné l’impression d’en être particulièrement convaincu.

Cette démission a été saluée avec enthousiasme par une grande partie de la population francophone. Il y a tellement longtemps qu’on n’a pas vu un ministre francophone mettre ses culottes au gouvernement de Frédéricton que l’événement prend une dimension historique!

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Soyons quand même réalistes: il y a une grande partie de ces applaudissements qui émanent de partisans libéraux très heureux de la tournure des événements. Oui, oui, on crie pour la santé, mais on crie un ti-peu pour la politique partisane, non?

Souriez: personne ne vous en tiendra rigueur, car le gouvernement Higgs-Austin n’a fait aucune fleur aux francophones depuis qu’il gouverne cette province. On croirait que, pour lui, Louis Robichaud et Richard Hatfield n’ont jamais existé.

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LE RECUL 16 février – Apparemment devenu conscient de la bêtise politique qu’il venait de commettre, le premier ministre Higgs revenait sur sa position. On ne fermera plus la nuit les urgences en question. On va plutôt consulter.

Une démarche qui aurait dû être faite avant la fermeture, non? La nouvelle tactique gouvernementale est cousue de fil blanc. Le procédé est tellement vieux que l’expression «cousue de fil blanc» qui le décrit date du 16e siècle!

Donc, on va procéder à ces consultations bidons, avec ben du flafla médiatique, et possiblement qu’on ira en élection aussi pour tenter de former un gouvernement majoritaire, et ensuite: BINGO! Tasse-toé, la ruralité!

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Justement, dans sa conférence de presse, Robert Gauvin a parlé de la ruralité.

Il a bien fait, je crois, de situer le débat dans ce contexte, car s’il est une situation criante au Niou-Brunswick et à plus forte raison dans les régions francophones de la province, c’est la problématique rurale en opposition au fameux (ancien?) triangle d’or Saint-Jean-Moncton-Fredericton.

Ce triangle d’or fut longtemps l’apanage des libéraux, c’est-à-dire, un territoire lui appartenant en propre. Il est intéressant de noter que le mot apanage vient de l’ancien français «apaner» qui voulait dire «donner du pain». Et Dieu sait si les gouvernements libéraux en ont largué du pain dans ce triangle d’or!

Pendant ce temps, il n’y avait que le Parti conservateur, semble-t-il, pour oser miser sur les vertus d’un réel développement des régions. Ce fut même l’élément central du retentissant Grand ralliement de Shippagan où le père de l’actuel député Gauvin s’était particulièrement révélé comme un pilier du gouvernement Hatfield.

La chose avait même créé des flammèches entre les ministres Gauvin et Simard. Deux coqs en furie! Je m’en souviens d’autant plus que j’étais aux premières loges de l’événement.

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Se pourrait-il qu’aujourd’hui, même les conservateurs aient eux aussi abandonné les régions? Qui parle encore du notoire «rattrapage» régional qui faisait les manchettes il y a encore quelques années?

La problématique rurale/urbaine pourrait s’envenimer, vu le dépeuplement des régions et le vieillissement de la population. Le geste de Robert Gauvin remet les choses en perspective.

Mais il ne faudrait pas s’illusionner en croyant qu’il suffit de changer la couleur du gouvernement pour que la situation s’améliore. Sinon, on l’aurait vu pendant le mandat du Gallant gouvernement où les députés acadiens étaient très nombreux… et très silencieux!

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L’autre élément à considérer, c’est le rôle véritable des régies de la santé. Leur rôle n’est pas de proposer des solutions qui plaisent au gouvernement, mais de trouver des solutions qui répondent aux besoins de la population. Méchante nuance!

Je peux me tromper, mais il me semble avoir lu quelque part que ces fermetures étaient surtout motivées par un besoin d’efficacité et de recrutement du personnel médical.

Si c’est vrai, le concept de ruralité devrait encore plus entrer en ligne de compte, parce que ce serait futile pour un gouvernement de promouvoir le recrutement du personnel médical en région s’il n’est pas prêt, parallèlement, à prendre des mesures pour assurer le développement économique et l’essor de ces régions!

La notion de rattrapage devrait refaire surface. Ce n’est pas une affaire de quêtage de miettes, mais bel et bien de respect de dignité et de droits humains. Dans quelle langue faut-il le redire pour être entendu?

Han, Madame?