Le danger du nombre

La menace de fermetures des urgences étant écartée (pour l’instant!) il est utile de revenir sur le problème de fond qu’elle a exposé: la rationalisation des services essentiels par le nombre. Dans le flot d’opinions circulant sur les réseaux sociaux, j’ai noté, avec tristesse, que l’argument numéro un des citadins était que 4 à 6 patients par nuit ne justifient pas un service d’urgence. Facile à dire quand sa propre urgence est ouverte 24 heures sur 24! M’étant battue bec et ongles, sur les droits linguistiques, contre la phrase assassine «là où le nombre le justifie», je ne m’attendais pas à la voir utilisée dans des questions de vie ou de mort. Mais il semble qu’on en soit rendu là, au nom de l’efficacité et du manque de personnel.

Si tel est le cas, si nous devons maintenant octroyer les soins par les nombres, je vous encourage, chères lectrices et chers lecteurs, à élargir un peu votre réflexion, car il est très risqué de raisonner de la sorte. Je viens de Terre-Neuve-et-Labrador et j’en sais quelque chose. En 1992, lors de l’instauration du moratoire à la pêche, en plus de la catastrophe humaine, nous avons dû essuyer le mépris du centre du Canada qui rappelait que nous étions à peine 500 000 habitants et qu’il serait bien plus simple de fermer la province et de nous installer tous à Toronto. Après tout, nous représentions à peine un quartier populeux d’une grande ville.

Vu comme ça, l’urgence de Moncton ou de Fredericton ne pèse pas lourd non plus face à celles de Montréal ou de Vancouver. Et tant qu’à faire, le Nouveau-Brunswick, non plus ne pèse pas lourd et les paiements fédéraux que reçoit la province. Ne seraient-ils pas mieux utilisés ailleurs? N’est-ce pas ce qu’on dit d’ailleurs de l’Île-du-Prince-Édouard? Vous voyez où je veux en venir? Les nombres, lorsqu’ils servent de base à toute décision de ce genre, nous lancent vers une pente très glissante qui favorise toujours les plus gros et les mieux nantis.

Que le système de santé, chez vous comme chez nous, ait besoin de trouver des moyens de fonctionner mieux, personne n’en doute. Mais choisir de le faire par le nombre, plutôt que par le besoin, nous mènera droit au mur.