Une histoire de cartes sportives et de Ti-Luc

Dans une autre vie, j’ai été un collectionneur de cartes sportives. Enfin, collectionneur est un bien grand mot parce que si mon frère Marc et moi possédions des milliers de cartes de hockey et de baseball, nous ne les chouchoutions pas dans des pochettes protectrices en plastique comme ça se fait de nos jours.

À l’époque, je parle des années 1970, nous ignorions jusqu’à l’existence d’un marché de cartes sportives. Nous étions riches sans le savoir.

Même la carte recrue de Wayne Gretzky (en fait nous en possédions quelques copies) était libre comme l’air, pêle-mêle dans une grosse boîte en compagnie des Gary Bergman, Steve Durbano et autres Jerry Toppazzini.

Je me souviens que nous avions plusieurs cartes de la saison 1959-1960, dont celles de Maurice Richard et son frère Henri, Jean Béliveau, Doug Harvey, Bernard Geoffrion, Dickie Moore, Gordie Howe, Bobby Hull, Johnny Bucyk, etc. Nous avions aussi une collection complète de 1965-1966, ainsi que les cartes recrues de la plupart des vedettes de cette grande époque, que ce soit Bobby Orr, Bobby Clarke, Gilbert Perreault, Darryl Sittler, Guy Lafleur, Ken Dryden, Marcel Dionne, Bryan Trottier, Denis Potvin, Michael Bossy, etc.

Au lieu de les protéger, ces cartes ont plutôt dû composer avec notre humeur. Presque quotidiennement à part ça. Il nous arrivait même de jouer au hockey avec ces cartes. Imaginez aujourd’hui la face d’un collectionneur qui verrait un jeune abruti avec une carte recrue de Orr, Lafleur ou Gretzky y aller de violents tirs frappés en direction de Dryden ou Parent se trouvant dans la main d’un autre abruti. Et je poussais même l’audace d’animer verbalement mes lancers ou mes arrêts en imitant René Lecavalier. Des heures de plaisir et des centaines de dollars qui s’envolaient à chacune de nos folies.

Mais notre gros fun était surtout de mélanger vigoureusement toutes nos cartes sur le plancher du salon, au grand désespoir de notre maman, et de les remettre en ordre équipe par équipe, saison par saison. Parfois, pour tester les connaissances de l’autre, l’un cachait une carte et demandait qui était le joueur qui avait marqué tel nombre de buts dans une telle saison avec telle équipe.

À défaut de voir ces cartes comme un investissement, nous avions au moins le mérite d’approfondir notre savoir sur notre sport national. C’est d’ailleurs tout ce qu’il reste de cette collection que j’ai vendue pour des pinottes, parce que trop maganée.

Si je vous parle de tout ça, c’est que j’ai eu cette semaine la chance de discuter avec les deux plus grands collectionneurs au monde de cartes sportives mettant en vedette Luc Bourdon. L’un se nomme Irenée Mallet et est originaire de Shippagan. L’autre est Rémi Paradis et il nous vient d’Eel River Crossing.

Et comme on aurait célébré dimanche le 33e anniversaire de naissance de Luc, j’ai pensé que ce serait de circonstance de vous parler de ces deux collectionneurs.

Commençons d’abord par Irenée. Ce dernier était le gardien de but de l’équipe junior des Marchands de Shippagan au début des années 1980, à la même période que Jean-Marc Finn, Bertrand Goupil, Claude Blanchard, Hector Chiasson et Robert Boucher qui, en passant, est l’un des oncles de Ti-Luc.

Irenée, donc, possède plus de 200 cartes différentes de Ti-Luc. Que ce soit sous les couleurs des Foreurs de Val-d’Or, des Wildcats de Moncton ou des Screaming Eagles du Cap-Breton, ou encore avec Équipe Canada junior, les Canucks de Vancouver ou le Moose du Manitoba, il a tout ou presque.

Et parmi tous ces achats, plus de 50 sont des versions uniques. C’est-à-dire que les fabricants de cartes tels qu’Upper Deck, In the Game ou encore Fleer n’en ont produit qu’une seule copie.

Je me suis bien sûr empressé d’aller rencontrer Irenée chez lui, où il m’a fait voir un immense tableau de quatre pieds de hauteur par huit pieds de largeur dans lequel il a assemblé aux environs de 150 cartes de Bourdon. Un tableau qui manque aujourd’hui d’espace puisqu’il a depuis acquis plus de 50 autres cartes de Luc. Il n’empêche qu’Irenée considère ce tableau, qu’il a construit de ses mains il y a quelques années, comme un chef d’oeuvre. Un chef d’oeuvre parce qu’unique précise-t-il.

C’est par l’intermédiaire d’un ami qu’Irenée a commencé sa collection il y a 15 ans. Sa première carte, comme la grande majorité de ses acquisitions d’ailleurs, a été achetée sur eBay.

«Ça m’a intéressé parce que Luc est un petit gars de la place. Je suis même rapidement devenu maniaque. Encore aujourd’hui, bien que ça fait un certain temps qu’il n’y a pas eu de nouvelles cartes sur Luc, je vérifie de deux à trois fois par jour sur eBay pour m’assurer qu’il n’y a rien de nouveau. C’est plus fort que moi», me raconte-t-il.

Je lui ai demandé si ça coûte cher d’être un maniaque de cartes sportives sur Luc Bourdon. La réponse est oui.

«Je dirais que ma collection m’a coûté jusqu’ici aux environs de 25 000$, dit-il. J’ai payé certaines cartes plus de 500$. La carte Reebok est celle qui m’a coûté le plus cher à 1000$ alors que le vendeur en demandait à l’origine 1500$. Il n’y en a qu’une seule dans le monde et c’est moi qui l’ai. C’est sûr qu’au départ je ne m’attendais pas à investir autant d’argent là-dedans, mais je n’ai jamais regretté aucun achat.»

«Il faut dire que j’étais impressionné par tout le travail que Luc a accompli pour se rendre aussi loin dans le hockey. Il lui a fallu être très discipliné, déterminé et persévérant pour devenir un choix de première ronde dans la Ligue nationale. Ça prend du courage pour faire ça. J’appréciais aussi le fait que son succès ne lui a jamais enflé la tête. Et sans cet accident de moto, je suis convaincu qu’il serait aujourd’hui une grande vedette du hockey.»

Étonnamment, malgré tout son amour pour sa collection, Irenée m’annonce qu’il serait prêt à vendre sa collection au prix que ça lui a coûté, pourvu qu’elle reste à Shippagan.

«J’aimerais qu’elle soit à la vue de tous. Je la verrais très bien par exemple au Centre Rhéal-Cormier, ou encore à l’Hôtel de Ville», ajoute celui qui avait pour idole Ken Dryden.

L’autre grand collectionneur de Ti-Luc, Rémi Paradis, a pour sa part la distinction d’être l’un des anciens coéquipiers de Bourdon.

«Luc était un ami. Nous avons joué ensemble au niveau atome dans les ligues du printemps. Guysma Haché était notre entraîneur. Comme j’étais déjà un collectionneur de cartes sportives, je me suis mis à acquérir celles de Luc. J’en ai moins qu’Irenée, mais je dirais que j’en possède actuellement aux environs de 150», m’a confié Rémi en entrevue téléphonique.

«J’ai même des cartes que Irenée n’a pas. Mais ma plus belle pièce de collection est une peinture sur toile réalisée par une artiste qui rend hommage au passage de Luc au sein d’Équipe Canada junior. L’artiste a utilisé entre autres des pics de guitare, des morceaux de casque, des bouchons, etc. C’est une oeuvre unique que j’aime beaucoup et je l’ai accroché au mur dans mon bureau», indique-t-il.

– Gracieuseté

En terminant, savez-vous quoi? Comme Irenée, Rémi ne peut s’empêcher d’aller vérifier deux ou trois fois par jour afin de s’assurer qu’aucune nouvelle carte de Luc n’a pas vu le jour à son insu.

Comme quoi ces gars-là n’exagèrent pas une miette quand ils disent qu’ils sont des maniaques.

Irénée Mallet avec la statue de Luc Bourdon. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé