Thomas Pichon, le «Judas de l’Acadie»

Le dictionnaire biographique du Canada décrit Thomas Pichon comme «l’un des personnages les plus énigmatiques des débuts de l’histoire canadienne». L’un de ses biographes l’a qualifié de «Judas de l’Acadie».

ORIGINES

Il est né le 30 mars 1700 à Vire, une communauté de la région du Clavados, en Normandie, de parents modestes. Encore adolescent, il va à Paris où il fait des études qu’il ne terminera pas. Il occupe ensuite des postes administratifs mineurs. On le décrit comme «séducteur peu scrupuleux», faisant de fausses promesses de mariage, «gratte-papier», avec une «conscience très élastique». Rien de bien reluisant.

Après quelques années à l’extérieur de la France, il retourne à Paris et gagne la confiance du comte Jean-Louis de Raymond qui, en 1751, l’emmène avec lui à titre de secrétaire à l’Île Royale (Cap-Breton), où il a été nommé gouverneur.

ÎLE ROYALE ET FORT BEAUSÉJOUR

Les relations entre les deux hommes vont rapidement s’envenimer. Au printemps de 1753, le gouverneur Raymond soupçonne Pichon de refiler des informations confidentielles au gouverneur du Massachusetts, William Shirley. Il cherche alors à se débarrasser de lui en l’envoyant au fort Beauséjour, un geste qui sera lourd de conséquences.

Thomas Pichon – Photo: Bibliothèque et Archives Canada

PICHON À BEAUSÉJOUR

Pichon a des appuis à l’intérieur du fort, soit du très actif et influent missionnaire en Acadie, l’abbé Le Loutre. Celui-ci accueille personnellement Pichon lorsqu’il débarque à Baie-Verte le 3 novembre 1753, lui ayant indiqué par une lettre la veille que «votre logement est tout prêt et à côté du mien et (vous) n’aurez de là qu’un pas à faire pour les repas.»

Pichon croyait pouvoir obtenir un poste assez important; il sera plutôt responsable des magasins, en charge des provisions. Et encore, à titre intérimaire.

Mais il manie bien la plume et le commandant du fort lui demande de s’occuper de sa correspondance et de certains documents. L’abbé Le Loutre fera aussi appel à ses services. Pichon a ainsi accès aux informations confidentielles.

Il entre alors en contact avec le commandant du fort Lawrence, situé juste en face du fort Beauséjour. Le capitaine George Scott le convainc facilement de faire de l’espionnage pour le compte des Britanniques.

Pichon entretient alors une correspondance régulière avec Scott et lui refile, contre argent sonnant, de nombreuses lettres et documents qu’il a pris soin de recopier et qui comprenaient l’état de la défense et des troupes de Beauséjour. Il a même écrit et transmis un mémoire sur la façon de s’emparer du fort, ainsi que de celui de Gaspareau, à Baie-Verte, et même des lettres falsifiées afin de convaincre les autorités de la Nouvelle-Écosse de l’urgence d’attaquer le fort.

Ces documents seront d’une grande utilité lorsque Monckton va s’emparer du fort Beauséjour en juin 1755. Pichon va se targuer par la suite dans une lettre qu’il doit «être regardé comme un des instruments qui a servi pour cette importante conquête.»

UN FAUX PRISONNIER

Lorsque Beauséjour tombe, on fait «semblant» de faire également Pichon prisonnier. Personne dans son entourage ne semble l’avoir soupçonné de quoi que ce soit. C’était l’espion parfait.

Alors que les troupes sont envoyées à Louisbourg, Pichon est dirigée à Halifax. Il est même mis en prison parmi des détenus français et canadiens, où ses talents d’espion vont continuer à être mis à profit. Il y a dans ce groupe François Pierre de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur de Trois-Rivières et frère du gouverneur de Nouvelle-France, Pierre de Vaudreuil. Celui-ci revenait de France sur l’Alcide quand le bateau est capturé et, ceux à bord emmenés à Halifax. Rigaud lui fait confiance et, parce que Pichon lui fait croire qu’on va l’emmener à Louisbourg, il lui donne des documents confidentiels concernant la Louisiane ainsi qu’un plan et une carte devant servir à attaquer Halifax. Pichon remet ses documents aux autorités de la colonie anglaise.

L’ÎLE JERSEY

Notre espion s’attend à de grandes récompenses pour ses services et quémande constamment des faveurs; il exprime le souhait d’être envoyé à Philadelphie ou à un autre endroit en Nouvelle-Angleterre. Il ira plutôt à Londres où il recevra une pension de 200 livres par année et se fera appeler Thomas Tyrell.

Pichon ne sera pas très heureux à Londres. Il ne parle pas anglais. Il entretient une liaison amoureuse avec une Française exilée, Marie Leprince de Beaumont, avec qui il vivra quelques années sans être marié, avant que celle-ci retourne en France.

En 1769, Pichon quitte Londres pour Saint-Hélier, sur l’île Jersey, où il passera les dernières années de sa vie seul et tourmenté, à moitié repentant. Il va mourir le 17 novembre 1781, et léguera ses documents, ses papiers et sa vaste bibliothèque d’environ 3000 livres à Vire, sa ville natale, et dont une bonne partie y sont toujours.