Dans un de ses derniers livres, le philosophe et sociologue Frédéric Lenoir veut montrer la puissance de la joie (Fayard, 2015). À quelques jours de l’entrée en carême pour plusieurs chrétiens, j’ai pensé qu’une méditation sur le bonheur est à propos. Le pape François insiste sur la joie contagieuse, au lieu d’avoir des faces de carême… même pendant ces prochains 40 jours au désert.

ie et le plaisir. Pour lui, le plaisir est la satisfaction d’un besoin ou d’un désir, alors que la joie est un plaisir plus global et durable. En lisant le livre de Lenoir, la prière de la sérénité m’est venue en tête. Souvent associée au mouvement des Alcooliques Anonymes, elle est récitée par plusieurs. Elle renferme de telles vérités qu’elle convient à toute personne en quête de bonheur.

«Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer. Le courage de changer les choses que je peux. Et la sagesse d’en connaître la différence.»

On peine à trouver avec exactitude l’auteur de cette prière. Certains disent qu’elle est récente et qu’elle a été composée par un théologien protestant des États-Unis. D’autres la font remonter aux moines du Moyen-Âge. D’autres encore disent qu’elle date de l’Antiquité et que ce serait l’empereur Marc-Aurèle qui l’aurait composée. Parce qu’elle s’inspire de la philosophie stoïque de cette époque.

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Depuis l’Antiquité, les philosophes réfléchissent sur le plaisir. Cette expérience est liée à la satisfaction de mes besoins. Ainsi, lorsque j’ai faim, un bon repas m’apporte du plaisir. Et si je suis affairé et stressé, le jogging peut m’apporter du plaisir.

Le problème avec le plaisir, c’est qu’il ne dure pas. Il faut toujours recommencer. De plus, certains plaisirs ont des effets nuisibles à long terme: pensez à la nourriture grasse ou à l’excès d’alcool.

Les stoïciens étaient à la recherche de plaisirs durables sans effets néfastes. Ils ont trouvé le concept du bonheur. Ceux qui y ont réfléchi par la suite sont unanimes pour dire que le plaisir en fait partie.

Il y a un juste milieu à trouver. Éviter les excès. Éviter l’ascèse. Ce qui est requis, c’est la prudence et la modération. Le plaisir est plus grand lorsqu’on est en mesure de limiter une chose en quantité et l’augmenter en qualité. Comme on dit de nos jours: simplicité volontaire. Ou sobriété heureuse. Il ne s’agit pas d’exagérer. Ni d’en manquer! Avant même les philosophes, le Bouddha avait proposé cette «voie du juste milieu» après son séjour ascétique de 10 ans dans la forêt.

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Il n’y a donc pas de bonheur sans plaisirs modérés et choisis prudemment. Comment alors vivre heureux lorsque le plaisir n’est plus là?

Lorsque la maladie ou les conditions extérieure éliminent les sources de plaisir. Lenoir est sans équivoque: il ne faut pas lier le bonheur uniquement aux causes extérieures.

La sagesse, c’est de consentir à la vie telle qu’elle est. Ne pas chercher à transformer des réalités sur lesquelles je n’ai pas de pouvoir (la mort, un accident, un deuil, etc.). Se réjouir de ce que l’on a. Et désirer, toujours, ce que nous possédons déjà ou ce qui est à venir.

Comme la Sagouine le dit bien: «C’est point d’aouère de quoi qui rend une parsoune bénaise, c’est de saouère qu’a va l’aouère.»

Il y a là une invitation à distinguer entre ce qui dépend de nous et ce que nous ne contrôlons pas.

Ce qui dépend de nous, travaillons à le changer et à le rendre meilleur. Pour le reste, il s’agit d’y consentir. Ça ne sert à rien de se rebeller ou de chercher à transformer des réalités indépendantes de notre volonté pour les adapter à nos désirs.

De cette conscience naît la liberté intérieure. Nous ne faisons plus dépendre notre bonheur uniquement sur des réalités extérieures. Mais sur notre propre capacité à goûter un bonheur durable et profond parce qu’il est l’aboutissement d’un effort volontaire.

Ce bonheur est également le fruit d’une sagesse qui s’obtient certes par le travail, mais aussi par la grâce.

À demander pendant le carême. Sans modération!