L’épopée remarquable des frères Bastarache

La période bouleversante du Grand Dérangement a vu de nombreuses histoires de déplacements invraisemblables. Celle des frères Bastarache en est une. Pierre et Michel Bastarache, déportés sans leur femme et leurs enfants, traverseront une bonne partie des États-Unis par leur propre moyen pour retrouver leurs proches et faire souche.

ORIGINES BASQUES

Pierre et Michel Bastarache étaient les petits-fils de l’ancêtre de la famille en Acadie: Jean Bastarache, dit Le Basque, et d’Huguette Vincent. Jean Bastarache était né à Bayonne, dans le Pays basque français, d’où son surnom, et s’est établi à Port-Royal avant 1685.

En 1705, Jean Bastarache est recensé comme «Joannis LeBasque» et, en 1714, «Le Basque». C’est dans la capitale de l’Acadie que Pierre et Michel voient le jour et où, au début des années 1750, ils vont épouser les deux sœurs Anne Gaudet (Pierre) et Marguerite Gaudet (Michel).

Les deux couples quittent Port-Royal pour s’établir à Tintamarre (l’actuelle Sackville), dans la région de Chignectou, près de l’ancien Beaubassin. Ils vont participer à la défense du fort Beauséjour dont va s’emparer Monckton en juin 1755.

Quelques semaines plus tard, Monckton somme les hommes qui vivent dans la région à se rendre au fort Beauséjour – rebaptisé fort Cumberland – et les deux frères sont parmi les quelque 400 Acadiens qui s’y rendent. En ce 11 août fatidique, près d’un mois avant Grand-Pré, on leur apprend qu’ils sont emprisonnés, que leurs terres et leur bétail sont confisqués et qu’ils seront déportés.

Le groupe étant trop nombreux, on déplace des prisonniers acadiens au fort Lawrence, tout près. Michel est du nombre. Il fait partie des 86 Acadiens qui, au début octobre, réussissent à s’évader du fort par un tunnel. La plupart, dont Michel, seront capturés quelques jours plus tard.

DÉPORTÉS EN CAROLINE DU SUD

Le 13 octobre 1755, environ 1100 Acadiens de la région de Chignectou sont à bord de huit bateaux qui les emmèneront dans les colonies américaines. Il s’agit du premier départ de déportés acadiens. Pierre et Michel sont parmi ceux qui sont envoyés en Caroline du Sud, sur le navire Two Brothers. Leurs femmes et enfants, comme plusieurs autres, ne se sont pas rendus aux autorités et se cachent dans les bois.

Les dirigeants de la Caroline du Sud ne savaient trop que faire de ces nouveaux arrivants catholiques. Ce n’est qu’un mois après leur arrivée que les déportés ont pu débarquer sur Sullivan’s Island, une île située dans le havre de Charleston, tristement célèbre pour avoir été le lieu d’entrée de 40% des esclaves africains en Amérique du Nord.

C’est le printemps suivant que la «grande évasion» survient. Accompagnés d’une douzaine d’autres exilés, dont Alexandre Broussard, dit Beausoleil, frère de Joseph, le chef de la résistance acadienne, Pierre et Michel réussissent à fuir.

Le South Carolina Gazette rapportait en 1756 que plusieurs prisonniers s’étaient échappés et qu’une trentaine avaient distancé leurs poursuivants. Selon le journal, cinq ou six des fuyards se sont rendus à la plantation d’un John Williams, y ont «terrorisé sa femme», se sont emparés d’armes et de vêtements, ainsi que d’une somme d’argent. Par la suite, le groupe se dirige vers le nord, traverse à pied, à travers les bois, les deux Carolines, la Virginie et la Pennsylvanie jusqu’au fort Duquesne (maintenant Pittsburgh), toujours possession française à ce moment.

Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. Voici comment Corinne Laplante, auteure du texte sur Michel Bastarache dans le Dictionnaire biographique du Canada, raconte la suite: «Parvenus sur les bords du lac Ontario, ils tombèrent aux mains des Iroquois. Mais un trafiquant de fourrures, qui avait une assez grande influence sur les Indiens, obtint la libération des captifs en payant la rançon exigée; il les conduisit à Québec où ils arrivèrent en septembre 1756.»

RETOUR EN ACADIE

De Québec, les frères Bastarache retournent en Acadie et retrouvent leurs femmes et leurs enfants. Mais quelques années plus tard, ils se retrouvent, avec des centaines d’autres Acadiens, prisonniers au fort Cumberland, là même où leur long périple avait commencé en 1755. Une liste des prisonniers au fort en 1763, qui contient 374 noms, inclut Michel et Pierre, leur épouse et leurs enfants.

Après quelques années d’errance dans la région, Pierre et sa femme s’établissent à Bouctouche où ils seront les ancêtres des Bastarache du sud-est du Nouveau-Brunswick; Michel et son épouse iront se fixer à Tracadie, dont ils seront l’une des familles fondatrices. Leurs enfants adopteront le nom de Basque, perpétuant ainsi – et jusqu’à nos jours – le surnom de leur arrière-arrière-grand-père né au Pays basque français.

NOTE

Les détails de cette saga nous sont parvenus par plusieurs sources orales et certaines écrites, comme la South Carolina Gazette, les comptes rendus que les descendants des frères Basque ont raconté à leurs enfants ou petits-enfants qui, à leur tour, l’ont transmis à ceux qui nous ont fait connaître cette épopée hors de l’ordinaire: l’historien et généalogiste Placide Gaudet, le révérend Andrew Brown et Corinne Laplante.