L’Inde et la «menace» autoritaire

Des émeutes intercommunautaires qui embrasent l’Inde depuis quelques semaines faisaient jeudi 38 morts et plusieurs centaines de blessés. Une loi controversée sur la citoyenneté, discriminatoire à l’égard des Indiens musulmans, est à l’origine de ces affrontements.

Adoptée en décembre 2019, la loi qui perturbe l’ordre social en Inde exclut les musulmans du processus de régularisation et d’acquisition de la nationalité ouvert aux réfugiés venus d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh. Elle menace ainsi de transformer en citoyens de seconde zone 200 millions de personnes, qui représentent 14,2% de la population du pays.

Ces heurts ont en partie eu lieu durant la fastueuse visite d’État de deux jours, les 24 et 25 février, de Donald Trump en Inde, en compagnie de son épouse Melania. Interrogé sur le sujet lors d’une conférence de presse, donc au moment même de l’embrasement, le président américain a toutefois préféré esquiver la question. Il a dit ne pas avoir discuté de ces émeutes avec son «ami» Narendra Modi.

Quant aux grandes capitales occidentales, elles étaient restées silencieuses au moment d’écrire ces lignes. Ankara est l’exception. Se posant en grand défenseur des musulmans dans le monde, le président turc Recep Tayyip Erdogan a dénoncé jeudi les «massacres» commis selon lui par les hindous contre les musulmans.

Pays de 1,3 milliard d’habitants, l’Inde est appelée à jouer un rôle fondamental dans le développement démocratique du monde. L’autre géant de l’Asie du Sud est même parfois promis à un meilleur avenir que la puissance rivale chinoise.

Mais, sous son premier ministre nationaliste Narendra Modi, son avenir se fait de plus en plus malin et difficile à cerner. Élu en 2014 sous la promesse de création massive d’emplois, Modi ne cache pas son admiration pour le modèle autoritaire et centralisé d’efficacité chinoise.

Ce penchant autoritaire explique sans doute ne serait-ce qu’en partie le silence de Trump. En effet, Trump se pose lui-même de plus en plus en protecteur de régimes dirigés par des «hommes forts» ou qui se réclament de la démocratie illibérale, du Brésil de Jair Bolsonaro à la Hongrie de Viktor Orban en passant par l’Israël de Benyamin Nétanyahou et l’Inde de Narendra Modi.

À la tête des plus grandes démocraties du monde, Trump et Modi poursuivent ainsi des visions nationalistes dangereuses qui bafouent les principes de la démocratie. L’Inde joue un rôle essentiel dans le «pivot» (redéploiement) des États-Unis vers l’Asie.

L’administration Trump a même rebaptisé le commandement militaire régional au nom de Commandement indo-pacifique des États-Unis pour rendre compte du statut central de l’Inde. Faisant aussi passer l’«Amérique d’abord», Trump cherche par ailleurs désespérément à conclure un accord commercial avec l’Inde avant les élections de novembre.

Durant sa visite d’État, Trump n’a ainsi rien vu de ce qui se passait en Inde. Dans des discours publics, il a qualifié le premier ministre indien Narendra Modi de «dirigeant exceptionnel» et a célébré la «tolérance» indienne. Les Indiens ont certes toujours vanté la liberté d’expression et l’existence d’un système judiciaire indépendant dans leur pays. Sous Modi, ils sont toutefois en train de perdre cet argument moral sur la Chine.

De plus en plus de voix de la société civile mondiale s’élèvent d’ailleurs pour dénoncer la montée de l’intolérance d’État dans un pays longtemps cité en exemple pour sa vie démocratique et sa diversité. Par exemple, dans un éditorial, le quotidien français Le Monde appelle l’Union européenne, dont l’histoire est marquée par les ravages du nationalisme, à condamner la politique discriminatoire de Modi, assimilée à un «apartheid de fait».

Les analystes politiques occidentaux se préoccupent généralement de la «menace» autoritaire en provenance de pays comme la Chine de Xi Jinping, la Russie de Vladimir Poutine, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan ou la Hongrie de Victor Orbán.

Ainsi que le démontrent cependant les cas de l’Inde de Modi et des États-Unis de Trump, la contagion du «charme» de l’autoritarisme dans des sociétés industrialisées et démocraties libérales enracinées pourrait être plus inquiétante encore.